Société / Association de la fondation étudiante pour la ville

10 000 étudiants s’engagent contre l’exclusion des enfants

Parce qu’ils ne veulent pas laisser le fossé se creuser entre la France qui réussit et celle qui s’enfonce dans la précarité, des milliers d’étudiants s’engagent pour soutenir des enfants en difficulté dans leur apprentissage scolaire.

Sophie franchit l’entrée de l’immeuble et monte un escalier vétuste avant d’aller frapper à une porte, au premier étage. Un petit garçon portant un anorak lui ouvre la porte en souriant. « Bonjour, Arushan, tu es déjà prêt à partir  ? » lui demande la jeune fille. Arushan sourit. Derrière lui, une dame sri lankaise porte un bébé dans les bras. Elle explique quelque chose en tamoul à Tapeshan, le frère d’Arushan, qui traduit pour Sophie : « Ma maman dit que, chaque fois que Sophie doit venir, il est tout content. Il se dépêche de se préparer et de s’habiller. On ne le reconnaît pas. » Sophie sourit au petit garçon, complice.

L’appartement est minuscule. Deux petites pièces que partagent les parents d’Arushan et ses cinq frères, deux plus grands et trois plus petits. Pour seuls meubles : un canapé défoncé, un téléviseur et, en guise de décoration, trois drapeaux – celui du Sri Lanka, leur pays d’origine  ; celui de la France, leur terre d’accueil, et celui de l’Afrique du Sud, « parce que nous sommes allés voir un match de la Coupe du monde de rugby avec l’école », explique fièrement Perveschan, l’autre grand frère d’Arushan. Après avoir bu un jus d’orange avec la famille, Sophie se lève. « Allez, on y va  ! » lance-t-elle à Arushan. Direction la bibliothèque de la rue de Lancry, dans le Xe arrondissement de Paris. Comme chaque semaine, pendant deux heures, Sophie et Arushan vont y choisir des livres. Ils les liront ensemble. Ils en emprunteront aussi afin que le petit garçon puisse les rapporter chez lui, continuer sa lecture à son domicile et en faire profiter toute sa famille. « Avec Arushan, on s’est tout de suite bien entendus. On est tous les deux timides, réservés. On se comprend. »

A la découverte du livre
A vingt et un ans, Sophie, étudiante en biologie, est bénévole à l’Association de la fondation étudiante pour la ville (l’Afev, voir p. 10). Sophie a commencé son action en janvier 2007. Elle agit dans le cadre du programme « Accompagnement vers la lecture », mis en place par l’association. Il s’agit de sensibiliser à la découverte du livre les enfants de grande section de maternelle et de cours préparatoire. Lancée il y a deux ans, cette initiative a été expérimentée avec succès dans une dizaine de villes de France et a permis de faciliter l’entrée au cours préparatoire de plus de 500 enfants. Pour Eunice Mangado, jeune responsable nationale à l’Afev, « les enfants qui échouent à l’école primaire et au collège, puis quittent le système scolaire avant les autres sont en grande partie repérables dès le plus jeune âge. En fait, dès la maternelle et l’entrée au cours préparatoire. Ils sont massivement issus des milieux les plus modestes ». Les chiffres sont là, têtus : lors des évaluations effectuées en France à l’entrée au cours préparatoire, les enfants de cadres réussissent près de huit exercices sur dix, les enfants d’ouvriers ou de chômeurs à peine six. Beaucoup de choses se jouent pendant l’école, mais aussi avant, après, à côté… C’est dans cet espace-là que l’Afev intervient.

L’âge des possibles
« A ce moment charnière du parcours des enfants, ajoute Eunice Mangado, les disparités existent déjà quant à la capacité à s’inscrire dans un processus d’apprentissage : maîtrise du langage, rapport au livre, capacités de communication et de socialisation. Pour autant, si la petite enfance est le moment où apparaissent les effets des inégalités sociales, c’est aussi l’âge des possibles : les tout-petits manifestent, quel que soit leur milieu social, une curiosité et une appétence sans pareilles pour la littérature enfantine et des livres, quand ceux-ci sont accessibles. »

Pour les étudiants, il ne s’agit pas d’apprendre à lire aux enfants. « Nous n’avons pas les compétences pédagogiques pour le faire. C’est le rôle des maîtres et des maîtresses, insiste Sophie. Ce que nous leur proposons, c’est de l’affectif, de la relation, simplement pour leur donner le goût, l’envie, le plaisir de lire. » Il s’agit, en bref, de rendre l’objet livre familier à des enfants qui n’en ont pas chez eux. « Normalement, explique Sophie, nos séances de lecture auraient d’ailleurs dû se dérouler au domicile d’Arushan. Mais c’est vraiment trop petit. C’est pourquoi nous avons choisi la solution de nous rendre à la bibliothèque. »

« Je peux réussir à l’école »
Si, comme Sophie, plusieurs bénévoles de l’Afev ont préféré s’engager auprès des tout-petits, la majorité des étudiants fait du soutien auprès d’enfants plus grands, scolarisés en primaire ou au collège. C’est le cas de Sylvain, qui prépare une licence en sciences économiques. Il intervient deux heures par semaine auprès d’élèves de sixième d’un collège de Torcy. « Plus que de soutien scolaire, nous préférons parler d’accompagnement éducatif. Je leur lis des histoires pour leur donner envie de continuer le livre seuls chez eux. Il s’agit de communiquer à l’enfant la motivation d’apprendre en faisant en sorte que l’élève ait un modèle qui lui permette de se dire : “ Moi aussi, je peux réussir à l’école. ” » Et parfois, pour Sylvain, le succès est au bout du roman, comme avec cet enfant qui ne lisait jamais : « Il me disait : “ La lecture, c’est nul. ” Il ne voulait pas en entendre parler, et aujourd’hui il dévore trois livres par semaine. »

Une fois par mois, les équipes d’étudiants se retrouvent pour un moment d’échanges autour d’un repas. « On parle de nos expériences, on se donne des conseils, témoigne Sophie. Ça aide. »
Sophie et Aru-shan, main dans la main, sont arrivés à la bibliothèque. Ils ont grimpé l’escalier qui mène à la salle dédiée à la jeunesse. Tandis que Sophie rend des livres, Arushan se précipite vers les bacs où se trouvent les albums qu’il préfère, sous le regard de la directrice du lieu, qui apprécie. « Plusieurs étudiants de l’Afev passent chez nous, dit-elle. Le travail qu’ils font avec les enfants est vraiment exceptionnel. » Sophie est radieuse : « En six mois, Arushan a fait de grands progrès. Il a acquis beaucoup de vocabulaire. Ce n’est pas facile pour lui, parce que chez lui il n’entend parler que tamoul. Même la télé est en tamoul. »

Dans quelques mois, Arushan passera en CE1, et « ma mission sera terminée. Ça va être dur de se dire au revoir. Déjà, pendant les dernières vacances d’été, on ne s’est pas vus pendant deux mois et vraiment ça nous manquait. Alors, on continuera à se voir, c’est sûr. Pas de la même manière, pas par le biais de l’Afev. Mais je ne le lâcherai pas ».
Arushan est concentré sur son livre. Il ânonne à haute voix : « Il était une fois une petite fille qui s’appelait Amandine dine dine, elle habitait un pays doux, le pays d’Amandoux… »

 

-  [02.01.08]   Anne-Marie Thomazeau

Dans 160 villes de france

« Pas de quartier pour les inégalités »
L’accompagnement vers la lecture n’est qu’un volet des multiples initiatives menées par l’Afev depuis quinze ans. L’ambition de l’association tient dans son slogan : « Pas de quartier pour les inégalités ». Il s’agit pour des étudiants de créer des passerelles entre une jeunesse en voie de réussite et une autre, fragilisée, qui menace de sombrer dans la précarité.Au sein de l’Afev, une centaine de volontaires encadrent 10 000 étudiants bénévoles qui ont tissé dans 160 villes un maillage serré d’actions pour soutenir l’apprentissage de 15 000 enfants et jeunes défavorisés – aussi bien des tout-petits que des élèves de primaire et de collège. Dans certaines villes comme Toulouse, le travail de l’Afev va encore plus loin. Des étudiants épaulent des jeunes en difficulté d’insertion dans leur recherche d’emploi en leur proposant de faire un travail sur le langage, la manière de se présenter à un entretien, de rédiger un CV ou en leur montrant comment utiliser un dictionnaire ou un moteur de recherche sur Internet. L’Afev tente aussi de lutter contre les inégalités en matière de santé en accompagnant des préadolescents dans la réalisation de projets d’éducation à la santé. En quinze ans, déjà 60 000 étudiants bénévoles se sont investis dans les actions de l’Afev…

Afev, 26 bis, rue du Château-Landon, 75010 Paris. Tél. 01 40 36 01 01.

Site Internet : www.afev.org

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