jeudi 17 mai 2012
L’Inserm et l’Observatoire du Samu social ont mené une enquête sur la santé mentale des personnes sans domicile en Ile-de-France. Une question peu étudiée en France.
Avant toute chose, mettre fin à un cliché répandu : non, les personnes sans domicile ne sont pas toutes folles et/ou alcooliques. Au contraire, serait-on tenté de dire. Reste que la santé mentale est une problématique cruciale dans la prise en charge des personnes à la rue, comme vient le montrer l’enquête Samenta (Santé MENTale et addictions chez les personnes sans logement d’Ile-de-France), réalisée par l’Observatoire du Samusocial de Paris et l’Inserm [1]. Elle révèle notamment que 31,5 % des personnes sans logement personnel sont atteintes d’un trouble psychiatrique sévère et que 28,5 % présentent une addiction.
Alors que le gouvernement a fait du housing first son crédo (logement d’abord, par opposition au caring first, housing then, le soin d’abord, le logement ensuite), les acteurs de terrain tiennent à rappeler l’importance du volet sanitaire dans l’aide aux sans-abri.
Pierre Chauvin, directeur de recherche à l’Inserm, qui a collaboré à l’enquête Samenta, revient sur les principaux enseignements de cette étude.
Quelles conclusions essentielles ressortent de cette enquête ?
Il y en a trois. La première, c’est – et heureusement – qu’une majorité de personnes sans logement n’ont pas de troubles mentaux. A l’inverse, 30 % ont des troubles psychiatriques sévères et à peu près 1/3 d’entre elles ont des troubles psychotiques sévères (notamment la schizophrénie). Les autres troubles sévères qu’on retrouve sont des troubles anxieux généralisés et des dépressions graves.
Le deuxième enseignement, c’est que les troubles psychotiques sont plutôt préalables à la perte de logement. Il faut donc avant tout éviter que les gens psychotiques perdent leur logement. Et la deuxième catégorie de troubles, qui sont plutôt l’angoisse, la dépression et une part des addictions (pas toutes) sont des conséquences assez directes de la vie à la rue.
Enfin, il faut s’éloigner de ce préjugé un peu généraliste qui est de dire qu’on est forcément accro à l’alcool ou aux drogues quand on est à la rue. C’est vrai qu’il y a une prévalence des addictions à l’alcool (20 % contre 8,5 % dans la population générale, ndlr). Ça pose des problèmes spécifiques, qui peuvent être cause et conséquence : on peut boire pour supporter les conditions de vie à la rue, ça c’est sûr, mais ça peut être l’inverse : le fait de se retrouver à la rue peut être le bout d’une trajectoire d’alcoolisme sévère.
On a 16 % de consommation abusive de cannabis (2,7 % dans la population générale, ndlr) et bien sûr un tabagisme fréquent – à peu près la moitié de la population – mais pour tous les autres produits, c’est extrêmement rare (moins de 1 % consomme des drogues dures, ndlr).
A quoi vont vous servir tous ces résultats ?
Ça peut servir à interpeler les politiques et les pouvoirs publics. D’abord, ce sont eux qui les ont financés majoritairement [2], donc on leur rend les résultats. Ils vont leur permettre d’avoir une idée de l’ordre de grandeur des publics en nécessité. Ce sont 21 000 personnes sans logement dans la région parisienne et à peu près 7 000 qui ont des troubles psychiatriques sévères.
Sur le terrain, on va essayer de faire mieux, de travailler ensemble autour des dispositifs qui existent. Il y a sûrement des progrès de coordination entre le travail social et le travail médical à faire.
Il y a un manque de prise en compte de l’aspect médical par les structures plus sociales ?
Oui, parce que c’est compliqué, ça ne se fait pas spontanément. C’est aussi des questions de formation, ce n’est pas du tout facile, les travailleurs sociaux sont très démunis devant les troubles mentaux. Donc l’idée, ce n’est sans doute pas que chacun puisse tout faire, mais que tous puissent plus facilement travailler ensemble. Ça se fait déjà dans des équipes mobiles psychiatrie-précarité, il y a évidemment déjà des travailleurs sociaux, des médecins somatiques et des psychiatres qui travaillent ensemble, mais je pense qu’il devrait y en avoir plus, que ce travail collectif devrait être plus développé.
Il n’y a eu qu’une enquête, en 1996, portant sur la santé mentale des personnes sans abri. Pourquoi cette question n’est pas davantage traitée ?
Si on était désabusés, on aurait envie de dire que c’est quand même en général des publics qui n’intéressent pas grand monde. Sauf quand ils nous gênent en bas de notre escalier ou quand, de temps en temps, quelqu’un de malade commet un acte de violence. Alors là, d’un seul coup, ça fait la "une" des journaux. On oublie sans doute que pour une personne qui commet des troubles, il y en a 10 qui sont victimes de violence, parce que la vie à la rue et sans logement, c’est extrêmement violent. Encore plus pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques.
On ne se rend peut-être pas compte aussi du degré d’urgence sanitaire et sociale que ça représente. Beaucoup de ces personnes sont dans des conditions d’isolement invraisemblables. Elles sont particulièrement vulnérables parce qu’elles sont particulièrement seules.
[26.10.11]
Elsa Maudet
[1] L’étude a été réalisée par questionnaires entre février et avril 2009 auprès d’un échantillon représentatif de 840 personnes sans logement personnel, francophones et adultes d’Ile-de-France.
[2] L’enquête Samenta a été financée par le Haut-commissariat aux Solidarités actives contre la pauvreté et à la Jeunesse, le ministère de la Santé et des Sports, l’Institut national de veille sanitaire (InVs), la direction régionale des affaires sanitaires et sociales d’Ile-de-France, l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), la préfecture de Paris, l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Onpes), la région Ile-de-France et la mairie de Paris.
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