jeudi 17 mai 2012
Malmenée par l’affaire de l’amiante, accusée d’être « à la botte des patrons », plombée par le fameux certificat d’aptitude... Et si la médecine du travail méritait mieux que ces critiques récurrentes et se révélait, lorsqu’elle est pratiquée avec conviction, un exercice aussi passionnant que périlleux et nécessaire ?
« L’important c’est d’être bien identifié. La plupart du temps, les salariés s’en tiennent à la visite obligatoire et ne savent pas qu’ils peuvent prendre rendez-vous avec leur médecin du travail. » Le Dr Annie Deveaux, médecin du travail à Thizy dans le Rhône, estime que l’exercice de sa profession couvre « tout problème de santé ou questionnement en rapport avec le travail ».
Pour nombre d’entre nous, voir ce médecin se résume au rituel « lunettes-pipi-tension-comment-ça-va-depuis-la-dernière-fois » des visites obligatoires. De pure forme, ces visites ? « Pas si formelles que ça. Tout peut faire signe : une tension artérielle qui s’élève, à plus forte raison quand il y en a plusieurs dans un même atelier », rétorque le Dr Deveaux. « Quand, dans une entreprise, plusieurs salariés évoquent des conflits, présentent des troubles musculo-squelettiques, ou même quelque chose qui peut paraître aussi peu en rapport avec le travail que l’aggravation d’un diabète, vous pouvez vous dire qu’il se passe quelque chose. C’est le moment d’aller au plus fin, de croiser les histoires, de se souvenir de la question d’un salarié lors d’une visite sur le terrain. »
Encore faut-il bien connaître le cadre de travail et avoir reçu la formation nécessaire. Et, pourquoi pas, avoir vécu la fatigue d’un travail pénible, comme le préconise, pragmatique, le Dr Devaux, qui conseille à tous les étudiants en médecine « un passage par l’usine ou un stage d’aide-soignant ».
La mission du médecin du travail consiste donc à ausculter autant le travail que les travailleurs eux-mêmes. Les textes issus de la réforme de 2004 prévoient, outre les consultations obligatoires et les visites d’entreprises, l’établissement de fiches d’entreprises répertoriant les risques avérés et potentiels, ainsi que la participation à des études de veille sanitaire sur des thèmes précis. Si les textes récents précisent les différentes missions de la médecine du travail contemporaine, le texte fondateur de 1946 les résumait ainsi : « Eviter toute altération de la santé des travailleurs, du fait de leur travail. » La médecine du travail couvre donc en principe un champ très vaste : tout ce qui concourt à la prévention dans le domaine de la santé au travail. Soit le praticien comprend sa mission au sens large, soit il se contente de faire les constats réglementaires.
Mission difficile en tout cas. Pour des questions d’effectifs tout d’abord. Aujourd’hui, sur 6 300 médecins du travail (10 000 sans doute avec ceux des entreprises publiques et de l’administration), 59 % seraient âgés de plus de 50 ans. Le départ à la retraite de la génération nombreuse qui a commencé à travailler dans les années 1970 est d’autant plus inquiétant qu’il y a déjà des zones blanches, comme l’explique Mireille Chevallier, secrétaire générale du Syndicat national des professionnels de la santé au travail (Snpst).
Mission diplomatique aussi. « Je peux intervenir sur l’utilisation de produits chimiques dangereux, mais la relation médicale ne peut pas être un rapport de pouvoir. Je peux alerter, faire un certificat de maladie professionnelle, mais c’est au salarié de la déclarer et à ses représentants de s’en inquiéter. Je suis là pour faciliter, mais pas pour agir à leur place. » Encore que... Afin de faciliter la reconnaissance d’une maladie professionnelle rare, hors tableau, le Dr Deveaux déclare avoir compilé toute la littérature scientifique internationale...
A l’entendre, son intervention est davantage fondée sur un travail de dialogue et de conviction. « Ce qui m’intéresse, ce sont les gens qui sont au travail. Tous. » Une relation d’aide. Surtout dans les Pme. « Lorsque je procède à l’étude réglementaire des postes de travail, je peux expliquer à l’artisan ou au patron que la fiche d’entreprise que je vais établir l’aidera à rédiger le document unique obligatoire d’évaluation des risques professionnels. Et ainsi on peut avancer. »
Mission qui a ses limites : dans l’Ain, un collectif de médecins du travail se réunit depuis plusieurs années pour établir un rapport d’évaluation des problèmes. Le diagnostic est aussi pertinent que sévère. « La dernière réforme de la médecine du travail est une réforme “ chloroforme”, estiment-ils. C’est un faux-semblant, car elle ne touche pas aux facteurs déterminants de la santé au travail. Pour peser réellement, il faudrait pouvoir faire bouger la médecine du travail, l’inspection du travail, les contrôleurs de la caisse régionale d’assurance-maladie. On étudie, on compile, on fait des camemberts... Mais le système est dans le déni de la crise de l’emploi, de la crise du collectif de travail. »
Mission ambivalente et difficile en tout cas, où la question de l’aptitude vient brouiller l’image. L’aptitude renvoie à la sélection, avec son petit côté « bon pour le service ». Il s’agit de prendre une décision qui relève à la fois de la protection et de la discrimination. L’inaptitude temporaire ou définitive est parfois le seul moyen de mettre un salarié à l’abri de conditions de travail délétères et inadaptées. Mais c’est tout de même une décision qui peut conduire à l’exclusion du travail. Mission absurde enfin. Le décret sur l’aptitude au travail en milieu cancérogène, mutagène ou reprotoxique débouche sur une aberration : le médecin du travail déclare un salarié apte à un poste qui dégradera sa santé... Ce décret a été rejeté par les médecins du travail, selon la secrétaire du Snpst. Le rapport Gosselin, sur le bureau du ministre au moment où nous écrivons ces lignes, doit définir le concept d’aptitude en médecine du travail.
En attendant, je peux certifier, papier à l’appui, que je suis apte. A quoi ? Comme rien n’est précisé, j’en conclus que c’est à me lever le matin.
Lire aussi : " Je suis devenue gênante "
[02.04.07]
Jacqueline Roz-Maurette
A savoir
1918
Directives sur la protection de la main-d’œuvre féminine :
« Le médecin-chef reçoit chaque jour, par les soins de la direction du personnel, l’indication des postes disponibles [...] ; à celles que leur profession antérieure ou un état général débile exposeraient à souffrir physiquement
du travail d’atelier, il conseille de chercher un autre genre d’occupation. »
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