mercredi 22 février 2012
Bien avant qu’il soit retiré du marché, la revue Prescrire avait alerté sur les dangers du Mediator. Son directeur plaide pour l’indépendance à l’égard des laboratoires.
"Le doute doit bénéficier aux patients, pas aux firmes pharmaceutiques." Cette phrase, Bruno Toussaint l’a répétée dans tous les médias quand le scandale du Mediator a éclaté. Elle a tellement plu au ministre de la Santé, Xavier Bertrand, qu’il l’a reprise à son compte. "Tant mieux", avoue le directeur de la publication de la revue médicale Prescrire. Une revue inconnue du grand public il y a un an, subitement mise sur le devant de la scène en décembre dernier.
Pour cause : créée en 1981 par des professionnels de la santé pour suivre l’actualité des nouveaux médicaments et leurs effets indésirables, elle a été la première, dès 1997, à s’interroger sur le Mediator : « On s’est très vite aperçu qu’il n’avait aucun intérêt dans le traitement des complications du diabète, explique Bruno Toussaint. En revanche, on a tout de suite vu qu’il avait une parenté chimique avec l’Isoméride, un coupe-faim également commercialisé par Servier déjà retiré du marché. » A l’époque, Prescrire a écrit tout ça dans ses colonnes. Les autorités sanitaires ne s’en sont pas émues. Il faut dire qu’en voulant contrebalancer le poids des laboratoires, omniprésents dans le secteur de la santé, en étant totalement indépendante, la revue n’avait guère de fans dans les agences du médicament.
Depuis l’affaire du Mediator, sa notoriété a grandi et ses lecteurs sont passés de 29 000 à 35 000. « On reçoit des témoignages d’abonnés de longue date qui nous disent qu’ils ont enfin l’impression d’être pris au sérieux, raconte le directeur. Les gens se sont rendu compte des dysfonctionnements du système. Ils ont compris qu’on pouvait parler des médicaments, les critiquer, arrêter parfois leur commercialisation, et c’est salutaire. » Il aura fallu combien de morts : 1 000, 2 000… ? Et ailleurs ? Aucune idée. « Les dégâts ne se sont pas arrêtés à nos frontières », pointe Bruno Toussaint.
Quand on l’interroge sur la réforme du médicament, la réponse est mesurée :
"Il y a des avancées en matière de transparence et de gestion des conflits d’intérêts, mais elles ne suffisent pas. Il faut changer les règles du jeu. Actuellement, pour obtenir une autorisation de mise sur le marché, un médicament doit faire mieux qu’un placebo alors qu’il faudrait qu’il soit plus efficace qu’un médicament de référence dans le même domaine. C’est le seul moyen de limiter le nombre de médicaments prétendument innovants qui font double, voire triple emploi, comme les “me too”, qui sont plus ou moins des copies de médicaments existants et qui n’apportent aucune amélioration du service médical rendu, tout en ayant parfois plus d’effets indésirables que les anciens."
Un changement radical qui n’est pas d’actualité, car, vendus au prix fort moyennant leur remboursement par l’assurance-maladie, les nouveaux médicaments sont très rentables pour les laboratoires. "Les firmes gagnent de l’argent comme ça, elles ont la voie libre, alors pourquoi se priver ?" ironise Bruno Toussaint.
L’autre problème, selon lui, est le financement de la recherche, inchangé dans la future loi. « La recherche sur les médicaments reste confiée à l’industrie pharmaceutique. En gros, on lui dit “montez votre dossier, et si votre médicament est convaincant, il aura une autorisation de mise sur le marché et il sera remboursé, donc vous aurez un retour sur votre investissement”. Ça permet aux pouvoirs publics de réduire leurs dépenses, mais l’intérêt des industriels n’est pas forcément celui de la population. Les firmes se focalisent sur les maladies chroniques qui concernent les pays riches. Elles cherchent des médicaments anticholestérol, par exemple, que les gens vont prendre tous les jours pendant trente ans mais qui ne guérissent pas, et il n’y a quasiment pas de recherches sur les antibiotiques prescrits pour quelques jours mais qui, eux, soignent vraiment. "
Conséquence directe : non seulement beaucoup d’experts sont amenés à travailler avec l’industrie puisqu’elle finance leurs travaux, mais les laboratoires ont la haute main sur l’évaluation des médicaments, dont ils détiennent les données. Comment s’étonner, dans ces conditions, qu’ils soient tentés de ne mettre en avant que les résultats positifs de leurs essais et de taire les autres.
"L’Etat n’a rien dépensé pour tester le Mediator, sauf que trente ans après la facture est lourde pour les patients et la collectivité, commente Bruno Toussaint. Gérer les conflits d’intérêts, c’est bien, les stopper, c’est mieux. Pour que la santé des usagers passe avant la santé des firmes."
Site Internet : www.prescrire.org
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