lundi 21 mai 2012
Annie Thébaud Mony, sociologue, directrice de recherche à l’Inserm, conduit des recherches sur les liens cancer-travail enSeine-Saint-Denis. Elle est aussi l’une des animatrice de Ban Asbestos, le réseau international de lutte contre l’amiante.
Parmi les facteurs de sous estimation des cancers professionnels, on cite souvent les délais entre exposition et maladie, les multiples "accidents" intervenants dans la cancerogénèse. Mais on ne peut en rester à ce constat selon vous ?
Plusieurs facteurs concourent à rendre "invisibles", les cancers professionnels. Mais regardez les chiffres : si l’on exclut les cancers de l’amiante reconnus (1 800 cas) la totalité des autres cancers professionnels s’élève à 200 cas par an. Ce qui est impossible.
Nos travaux montrent qu’ il y a une réelle invisibilité sociale due à la sous déclaration des maladies professionnelles. L’enquête que nous conduisons et à laquelle la Caisse primaire d’assurance maladie est associée, pointe clairement cette sous déclaration endémique des maladies professionnelles : en 2005 sur les 58 cas reconnus dans le département de Seine Saint-Denis, 33 étaient des patients avec lesquels nous avons travaillé. Notre enquête montre, par ailleurs, l’importance des poly-expositions qui touchent 84 % des patients sur les 684 parcours professionnels reconstitués.
Comment opérez vous ?
_ Construire la visibilité des cancers professionnels, requiert d’autres méthodes. Nous conduisons depuis dix ans une enquête pluridisciplinaire avec le Giscop 93, un groupement d’intérêt scientifique de surveillance des cancers professionnels dont la préfiguration remonte à 1980*.
Notre réseau s’emploient à retracer les parcours professionnels des patients atteints d’un cancer. Ce travail se fait avec leurs médecins, des toxicologues, des sociologues et des membres de Chsct. Cette enquête permanente se déroule dans trois hôpitaux du département
Ainsi les études épidémiologiques ne suffisent-elles pas ...
Les études épidémiologiques, même bien conduites ont leurs limites et peuvent conduire au maintien de situations dangereuses.
Sans parler de celles qui sont plus que déficientes scientifiquement comme l’enquête internationale sur l’exposition aux rayons ionisants qui a exclu les travailleurs sous-traitants et intérimaires qui pourtant subissent plus de 80 % de l’exposition aux rayonnements ionisants reçue sur les sites nucléaires.
Que faudrait-il faire dans l’immédiat ?
Une mémoire du travail est indispensable à la production de connaissances. Il est particulièrement urgent de créer dans chaque département des registres des cancers comportant la reconstitution des parcours professionnels.
[09.01.09]
Jacqueline Roz-Maurette
* Construire la visibilité des cancers professionnels. Une enquête permanente en Seine-Saint-Denis -Revue Française des Affaires sociales N°2-2008.
A lire
- Les cancers professionnels , une plaie sociale trop souvent ignorée Institut syndical européen http://hesa-rehs.org
- Inventaire des agents chimiques CMR utilisés en France en 2005.
Cahier de notes documentaire INRS n°205).
Le chiffre
L’étude Sumer de mars 2006 publiée par le ministère du travail affirme 2 370 000 personnes seraient exposés soit 13, 5 % des salariés. Parmi eux 70 % sont des ouvriers et 20 % des professions intermédiaires et de la santé.
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