Cancers professionnels à Adisseo : un effrayant constat

Anne-Marie Boulet
Me Jean-Paul Teissonnière, avocat des salariés d'Adisseo, s'est attaché vendredi, lors de l'audience devant le Tribunal des affaires de Sécurité sociale (Tass) de Moulins, à prouver « le lien certain, essentiel et direct » entre l'exposition au chloracétal C5 et l'apparition des cancers du rein dans l'entreprise chimique de Commentry. La décision du Tass a été mise en délibéré. Verdict le 23 mars.

Vingt-cinq cancers du rein déclarés en 2006 en maladies profesionnelles. Quatorze seulement reconnus. Et déjà 9 décès. Certains malades ont développé plusieurs cancers. Voilà le lourd tribut des salariés de l'entreprise chimique Adisseo, à Commentry (Allier).

Neuf salariés, soutenus par l'association des malades de la chimie (Amc) et le syndicat Cgt de l'entreprise, ont entrepris envers leur employeur une procédure en faute inexcusable. Plainte examinée vendredi dernier par le Tass de Moulins, devant une salle comble. Une délégation du Caper Auvergne, conduite par Josette Roudaire, était venue soutenir les plaignants dans leur démarche.

C'est une première dans l'industrie chimique. Le produit mis en cause - le chloracétal C5 - est en effet non encore répertorié officiellement comme cancérogène et donc dangereux pour l'homme. En tout cas pas dans les tableaux de maladies professionnelles.

Une entreprise qui joue sur le risque

Adisseo a été successivement filiale de plusieurs grands groupes de la chimie, dont en particulier Rhône-Poulenc nutrition animale (Rpna) à l'époque des faits incriminés (à partir de la fin des années 1970) ainsi qu'Aventis. Avant de tomber dans l'escarcelle de fonds d'investissements britanniques, puis chinois maintenant.

Le procédé Navas (nouvelle vitamine A de synthèse), mis en place par Rpna, « sans doute pour des raisons de performance», dira Jean-Paul Teisssonnière, concentrait « tous les éléments pour ne pas diluer le danger ».

Ce procédé fait appel à plusieurs molécules (5 au total). Seul, ou en cocktail avec les autres, le chloracétal C5 va s'avérer être un cancérogène « d'une extraordinaire puissance », accuse l'avocat qui poursuit: « Cette société utilise en permanence des cancérogènes avérés ». Il constate aussi qu'en France, aujourd'hui, nous sommes un peu désarmés lorsqu'il s'agit de mesurer la toxicité «d'un cocktail de produits ».
Et de rappeler : « En ce qui concerne les substances cancérogènes, les risques ne s'additionnent pas; ils sont exponentiels. » Pour le défenseur des salariés, dans ces conditions, « il revient à l'entreprise de mesurer les dangers. Surtout que nous n'avons pas affaire à n'importe quelle entreprise, mais à l'un des leaders mondiaux de la chimie ».

500 fois plus de cas de cancer que dans la population

L'avocat de la société contestera bien sûr le fait qu'Adisseo n'ait rien entrepris et s'évertuera à démontrer qu'elle a procédé à tous les tests possibles, en l'état des connaissances d'alors.

Une restriction que conteste l'avocat des victimes : même si l'état des connaissances scientifiques ne permet pas de prouver telle ou telle hypothèse, il est dans le devoir de l'employeur de faire jouer le principe de précaution et de chercher des moyens de substitution.

Il stipule qu'Adisseo n'est pas la seule société à fabriquer de la vitamine A de synthèse pour la nutrition animale mais qu'en revanche elle est la seule à employer ce procédé de fabrication. Le caractère mutagène et cancérogène de la molécule ne sera établi qu'en 2001. En 2006, remarque encore l'avocat, ce procédé de fabrication est toujours en vigueur dans l'entreprise. Un sas de contamination a fini par être mis en place, mais seulement en 2004. « Il a donc été activé avec dix ans de retard», constate l'avocat.

Ce dernier fera une autre démonstration, accablante : 25 cas de cancers du rein dans un atelier qui a vu passer quelque 82 personnes. Cela fait un pourcentage d'environ 5 % de cancers du rein. Alors que ce cancer, dans la population générale en France, ne touche qu'une personne sur 10 000. Cela veut dire 500 fois plus de cas, dans l'atelier où l'on fabrique la vitamine A de synthèse. N'es-ce pas suffisant pour stopper et faire autrement?

Voir les enquêtes précédentes de Viva et notamment « des cancers professionnels trop rarement reconnus »

Voir également :

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