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Comme un poison dans l’eau

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Une partie des médicaments que nous consommons sont rejetés dans les eaux et les polluent. Depuis peu, les scientifiques s’interrogent sur l’impact de ces résidus sur l’environnement et sur notre santé. Chez les poissons, les effets se sont déjà fait sentir.

Des moules bourrées d’œstrogènes, des poissons hermaphrodites, des plantes aquatiques résistantes aux antibiotiques… Et si c’était la faute aux médicaments ?
Toutes les analyses l’attestent  : on trouve des traces d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires, d’antalgiques, d’hormones, d’hypotenseurs… partout dans les eaux, tant en surface – fleuves, rivières… – que sous terre – nappes phréatiques… – ou dans la mer. Il y en a même dans l’eau du robinet ! La très sérieuse Académie nationale de pharmacie (Anp) s’en est inquiétée dans un rapport en juin  2008.

Le problème ne date pas d’aujourd’hui. Il a été mis en évidence pour la première fois, en 1976, dans le Big Blue River à Kansas City (Etats-Unis), mais il faudra attendre 1997 pour qu’une revue scientifique en parle.
Il faut dire que, entre-temps, des chercheurs allemands ont relevé dans le Rhin des concentrations importantes de clofibrate, une molécule prescrite pour diminuer le mauvais cholestérol. Des quantités astronomiques en ont même été détectées dans la mer du Nord  : de l’ordre de 50 à 100 tonnes par an. Or, le clofibrate est chimiquement proche d’un herbicide, le 2,4-D.

Depuis, la contamination est prise au sérieux. «   L’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon, qui consomment à eux seuls 80  % des médicaments mondiaux, sont les plus touchés par cette nouvelle pollution, explique le Pr Jean-Marie Haguenoer, président de la commission santé-environnement à l’Anp. Sur 100 boîtes de bêtabloquant vendues en Grande-Bretagne, l’équivalent de 2 boîtes se retrouve à la ­sortie des stations d’épuration. En Allemagne, ce sont 45  kilos d’un anti-inflammatoire, le diclofénac, qui sont déversés chaque jour dans le Rhin.  »
En France, en 2007, une étude a révélé la présence de paracétamol, d’ibuprofène, d’antidépresseurs, de pilules contraceptives et d’anticancéreux dans l’estuaire de la Seine, et dans les eaux de la Gironde, de la Loire et de l’Adour. En 2008, l’analyse de 141 sites en Basse-Normandie, Midi-Pyrénées et Rhône-Alpes a montré qu’une vingtaine de molécules se retrouvaient au moins une fois dans l’eau potable !

50  kilos par an de codéine dans la Seine

La plus grande partie de ces résidus vient des médicaments que nous consommons à domicile, et que nous éliminons dans nos urines. D’autres proviennent des médicaments donnés aux malades dans les établissements de soins.
Environ 30 molécules, couramment prescrites dans les hôpitaux, ont ainsi été détectées dans des prélèvements d’eau ­effectués durant tout le mois d’avril dernier, à la sortie du centre hospitalo-universitaire et du centre anti-cancer de Rouen. Il y avait aussi de l’iode, nécessaire à certains diagnostics, et des métaux lourds comme le platine, utilisé dans les chimiothérapies, et le gadolinium, pour les Irm.
D’autres rejets, encore, émanent des médicaments inutilisés que nous jetons dans la nature, des élevages ­industriels, gros consommateurs d’antibiotiques et d’hormones pour animaux, et des industries chimiques et pharmaceutiques.
«  Les stations d’épuration filtrent ce qu’elles peuvent, mais elles n’ont pas été conçues pour traiter ce type de molécules chimiques, explique le Dr Joël Spiroux, coordinateur de l’enquête menée à Rouen. Pour le bassin rouennais, qui compte 300 000 habitants, on retrouve chaque année dans la Seine ­environ 50  kilos de codéine et 80  kilos de tramadol, un autre antalgique… Rapporté à 60  millions d’habitants, c’est ­colossal. Mais, alors que la consom­mation de médicaments augmente, il n’y a aucune réglementation spécifique.  »

Est-ce grave, docteur ? Selon les experts, la majorité des résidus ne présente aucun danger, mais certains posent question. Les médicaments ont été conçus pour être efficaces contre des maladies ; même ingérés dans l’organisme, ils peuvent rester actifs longtemps, et agir sur des cibles non prévues au départ.
«   On est dans un contexte d’incertitude, car on manque d’évaluation, reconnaît le Pr Haguenoer. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les médicaments anti­cancéreux. C’est rare, mais on en a déjà trouvé des traces dans l’eau du robinet. Or, il s’agit de substances mutagènes très puissantes et persistantes dont on ignore les effets à long terme sur des personnes en bonne santé.   »

Des moules aux hormones

D’autres molécules sont à surveiller : les antibiotiques, qui se concentrent dans les sédiments et sont soupçonnés de favoriser une antibiorésistance dans la faune et la flore, et les hormones.
«   On retrouve l’éthinyl-œstradiol des pilules contraceptives dans la bile des gardons de la Seine. Il y en a aussi dans les poissons du littoral  », constate le Pr François Leboulanger, directeur du laboratoire d’écotoxicologie des milieux aquatiques au Havre.
Pire encore  : il suffirait de manger 300 grammes de moules de l’estuaire de la Seine pour avaler l’équivalent d’une pilule contraceptive. Heureusement, elles ne sont pas comestibles.
«   Ce qui est préoccupant, c’est que les œstrogènes perturbent les fonctions endocriniennes des organismes, souligne le Pr Leboulanger. Chez plusieurs espèces de poissons, on remarque que le nombre des mâles diminue et que celui des femelles augmente. On note également que de plus en plus de poissons se féminisent ou sont intersexués, et que la fécondité baisse.  » Rien de très rassurant.
Mais quid des conséquences chez l’homme ? Car si les doses de résidus dépistés sont faibles, nous y sommes exposés régulièrement tout au long de la vie. «   Il n’y a pas vraiment de problème avec l’eau du robinet, qui est traitée, estime le Pr Haguenoer. Mais il y a d’autres sources dont on ne connaît rien. 40  % des résidus de médicaments sont retenus dans les boues d’épuration dont on se sert pour l’épandage en agriculture. Une étude sur les choux a montré qu’ils en contenaient. En réalité, on n’a aucune idée de ce qui peut arriver à l’homme via l’alimentation, mais une contamination à travers la chair des animaux et les sols n’est pas exclue.   »

Encore beaucoup d’incertitude

On ne sait pas non plus combien de résidus médicamenteux on avale en mangeant une tomate qui contient 98  % d’eau d’irrigation directement pompée dans une rivière ou un puits contaminés…
Surtout, on ne sait rien de l’effet cocktail, autrement dit du mélange dans l’environnement de résidus de médicaments et d’autres polluants chimiques, dont certains sont connus pour être des perturbateurs endocriniens (pesticides, bisphénol A, etc.).
«   Leur impact pourrait être potentialisé, et à rapprocher de l’augmentation des cas de malformations sexuelles observés chez les jeunes garçons et de la baisse de concentration des spermatozoïdes, note le Pr Haguenoer. Il faut s’interroger.  »
Le message semble être passé  : la ministre de la Santé et la secrétaire d’Etat à l’Ecologie viennent de lancer un comité de pilotage chargé d’évaluer les risques pour la santé et l’environnement des résidus de médicaments dans les eaux.

A lire aussi : Ne jetez pas vos médicaments  !

Prévention   : l’exemple suédois

Bas les patchs !

[01.02.10]

- Brigitte Bègue

A savoir

Trois milliards de boîtes de médicaments sont vendues chaque année en France. Les plus utilisés concernent les maladies cardio-vasculaires, le système nerveux central, l’appareil digestif, les maladies respiratoires et les infections.

Les principaux polluants


- Le tamoxifène, un antiœstrogène utilisé contre le cancer du sein, est présent, inchangé, dans les effluents des stations d’épuration de Grande-Bretagne.

- 30 % du platine des chimiothérapies persiste après la fin du traitement dans l’organisme, qui continue à l’éliminer pendant des années.

- 70 % à 80  % des antibiotiques donnés aux animaux dans les élevages (y compris piscicoles) finissent dans l’environnement.

- 80 % des hormones sont éliminées par les boues d’épuration, mais certains de leurs composés peuvent, au contraire, être réactivés.

- Le diazépam, un anxiolytique, est retrouvé dans 50  % des eaux des stations d’épuration, et les antiépiletiques y sont omniprésents.

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