Société

Conservateurs les aînés, révolutionnaires les cadets  ?

L’interview du mois… Marc Sznajder

Marc Sznajder est pédiatre. Il vient de publier un ouvrage [1] sur la place des enfants dans la fratrie et ses possibles conséquences sur leur caractère.

Selon vous, la place dans la fratrie aurait une incidence sur le caractère…

Pour moi, c’est certain. Les parents disent souvent : « Je ne comprends pas. Nous sommes les mêmes parents, nous élevons nos enfants de la même manière, et pourtant ils sont si différents.  » Les parents se trompent. Nous ne sommes jamais les mêmes parents. Et si la place dans la fratrie ne peut expliquer seule les différences de caractère, il ne faut pas la sous-estimer.

A partir de quels faits avez-vous élaboré cette théorie  ?

Il y a bien sûr une part d’observation personnelle réalisée dans mon cabinet. En questionnant les parents, en étudiant le comportement de leurs enfants, je retrouvais des similitudes entre les caractères des aînés ou ceux des cadets. Aussi, j’ai essayé d’aller plus loin en déposant des questionnaires dans la salle d’attente. Ils concernaient à la fois le vécu des personnes en tant que parents et ce qu’eux-mêmes avaient vécu enfants. Et puis, bien sûr, je me suis plongé dans la littérature scientifique. Il existe quelques petites études dans ce domaine, et surtout un ouvrage majeur du sociobiologiste américain Frank Sulloway*. Celui-ci a étudié une centaine de personnalités célèbres à la lueur de leur place dans la fratrie. Et les similitudes sont frappantes.

C’est-à-dire  ?

Les aînés seraient plus conservateurs et les cadets plus innovants et révolutionnaires. J’ai pu constater aussi que les choix des aînés étaient souvent plus conformes au projet parental, très probablement parce que, ayant partagé seuls durant quelques années la vie de leurs parents, ils subissent plus de pression – consciente ou inconsciente – que les suivants. En tant que médecin, je le vois bien à la lecture du carnet de santé et de vaccination. Celui de l’aîné est toujours impeccablement rempli : premiers mots, premiers pas… Ce n’est plus le cas pour les suivants. Ayant aussi moins de repères personnels sur l’éducation, les parents ont tendance à reproduire pour le premier le modèle qu’ils ont connu enfant. Aussi, alors même que le droit d’aînesse n’existe plus, l’aîné serait encore le garant malgré lui de la tradition familiale. On s’aperçoit que les aînés réussissent bien dans les études, ils sont souvent plus réservés et sérieux que les suivants.

Et les cadets  ?

Ils ont en général un profil plus extraverti et plus fonceur, qui s’explique par la place qu’ils ont dû conquérir dans la famille face à un aîné en position défensive. Souvent, ils vont moins loin dans les études, mais se réalisent mieux socialement.

Et quand on est enfant unique  ?

On retrouve toutes les caractéristiques de l’aîné sans l’apprentissage de la rivalité ni du partage. Il y a bien aussi des avantages à cette exclusivité. Je suis la petite dernière de ma famille. Est-ce grave, docteur  ? Les benjamins, tout le monde le sait intuitivement, sont souvent très chouchoutés. Ils sont en plus «  tutorés  » par les aînés. Ils sont donc très étayés et ont une bonne estime d’eux-mêmes. Ce sont souvent des enfants joyeux, très gais, les boute-en-train qui font toutes les bêtises et pour lesquels le reste de la famille a beaucoup d’indulgence. Mais ils peuvent souffrir de n’avoir pas été assez investis par leurs parents et d’avoir été plus laissés à eux-mêmes. Ils ont parfois plus de mal à prendre des responsabilités. Mais ils ont aussi souvent un rôle que l’on méconnaît, celui de rapprocher et de ressouder les aînés qui ont pu connaître des rivalités.

Quel conseil donneriez-vous aux parents  ?

Déjà, de prendre conscience de ce phénomène. Qui ne veut pas dire qu’on aime moins bien tel ou tel enfant, mais que notre positionnement face à chacun n’est pas le même. Les parents devraient aussi réaliser qu’ils sont en général plus proches de l’enfant qui correspond à leur propre rang de naissance. Ils ont tendance à mieux comprendre ses difficultés, ses interrogations et ses souffrances. Chaque parent réagit en fonction de sa place dans sa propre fratrie.

 

-  [02.01.12]   Anne-Marie Thomazeau

[1] Les aînés et les cadets, de Marc Sznajde, ed. Odile Jacob, 21,90 euros.

Frank J. Sulloway est l’auteur des Enfants rebelles, éd. Odile Jacob, 1999, 34,50 €.

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