lundi 21 mai 2012
Entre 1974 et 1995, l’usine Ibm de Corbeil-Essonnes et ses sous-traitants ont utilisé les éthers de glycol pour la fabrication de semi-conducteurs. Comme aux Etats-Unis, des salariés français, victimes de ces composants chimiques, demandent réparation.
Olivier Bourlaud a travaillé sur le site d’Ibm à Corbeil de 1982 à 1993. Sa fille Priscille, âgée aujourd’hui de dix-sept ans, souffre d’un handicap mental et moteur depuis sa naissance. Il attribue cette infirmité aux éthers de glycol.
Pompier d’usine, il intervenait sur les fuites des cuves de solvants contenant des éthers. Quand il revenait chez lui, la combinaison et les chaussures imprégnées de ces produits, il intoxiquait involontairement sa femme, enceinte de leur fille.
Autre cas : celui d’Alan, vingt-trois ans. Il souffre d’une sclérodermie (sclérose progressive de la peau) et d’une atrophie faciale. Pendant sa grossesse, sa mère, Yasmina Lamrani, travaillait à la Soprelec, un sous-traitant. Elle nettoyait, sans aucune protection, des boîtiers avec de l’alcool additionné d’éthers de glycol.
Elle raconte : « Dans l’entreprise, les filles se plaignaient de maux de tête et de douleurs au ventre. Certaines vomissaient. »
En 1991, elle a voulu monter une section syndicale pour faire changer les choses. Le lendemain, elle était licenciée pour faute lourde. L’inspection du travail avait obligé son employeur à la réintégrer. Mais, harcelée, elle a fini par partir avec une indemnité de 80 000 francs. Depuis plusieurs années, ils se battent pour faire reconnaître la responsabilité d’Ibm et de la Soprelec.
Des produits utilisés pendant vingt ans
Les éthers de glycol sont des solvants connus depuis les années 1930. Ils se sont répandus à partir des années 1960-1970, dans les usages domestiques aussi bien qu’industriels.
En France, Ibm les a utilisés entre 1974 et 1994. C’est à la suite de la dénonciation de leur utilisation à l’usine de Corbeil qu’a été constitué un Collectif des éthers de glycol. Mais tout est parti des Etats-Unis, et plus précisément de l’usine d’Ibm à East Fishkill (Etat de New York), qui utilisait les mêmes produits et les mêmes procédés que celle de Corbeil.
Dès 1997, des avocats américains ont alerté les syndicalistes français sur la nocivité de ces produits. En 2000, Richard Alexander, un de ces avocats, a pris contact avec la Cgt pour obtenir des témoignages de salariés de Corbeil en vue d’un procès d’employés accusant le géant informatique d’avoir porté atteinte à leur santé.
Le syndicat a alors lancé un appel auprès de l’ensemble du personnel d’Ibm (devenu Altis en 1999) ayant travaillé sur le site depuis 1970. Une centaine de personnes ont répondu. L’enquête a fait apparaître 11 cas de malformation d’enfants (dont 3 chez les sous-traitants) dont les mères avaient manipulé ces solvants, 11 cancers des testicules (18 fois plus que la moyenne nationale) et 5 cas de leucémie (8 fois plus).
En janvier 2001, Yasmina Lamrani et son fils sont allés aux Etats-Unis pour témoigner au procès intenté par Zacharie Ruffing, un enfant de quinze ans victime d’une malformation et dont les deux parents travaillaient chez Ibm.
Une étude dérangeante
Comme dans cinquante autres plaintes concernant des malformations congénitales, Ibm a accepté de payer une forte somme aux victimes.
Par contre, en 2003, le tribunal de San Jose, en Californie, a donné tort à deux anciens employés, James Moore et Alida Hernández, atteints respectivement d’un cancer du système lymphatique et d’un cancer du sein.
Pourtant deux chercheurs, Richard Clapp et Rebecca Johnson, avaient mené une étude épidémiologique, financée par les avocats, à partir d’une base de données fournies par l’entreprise informatique.
Analysant le cas de 32 000 personnes ayant travaillé pendant au moins cinq ans dans des usines de fabrication de puces d’Ibm et mortes entre 1969 et 2001, l’étude concluait que les salariés du groupe présentaient un risque plus élevé de mourir d’un cancer du cerveau, du rein ou de la peau que la moyenne.
Mais Ibm a obtenu que ces travaux ne soient pas produits lors du procès de J. Moore et A. Hernández. Par ailleurs, Richard Clapp a connu quelques difficultés pour éditer ces travaux avant que le site Internet d’Environmental Health accepte de les publier, en 2006.
Ibm et les autres producteurs de semi-conducteurs ont cessé d’utiliser les éthers de glycol. Mais il reste à réparer les dommages causés aux personnes.
En 2002, en France, une association des victimes des éthers de glycol (Aveg) s’est constituée. Elle rassemble une centaine de personnes, dont 80 % ont travaillé chez Ibm et ses sous-traitants.
Olivier Bourlaud, son président, et Yasmina Lamrani - ainsi que Claire Nadaud, ex-salariée d’une imprimerie de Pau, mise en contact avec des solvants pendant sa grossesse, et mère d’une enfant handicapée - ont porté plainte contre leurs anciens employeurs. Mais ils se heurtent à un déni de responsabilité de ces derniers.
Les dossiers en sont encore à l’expertise médicale. D’autres familles attendent le résultat des procédures pour entamer à leur tour une démarche judiciaire.
[02.03.07]
Yves Bérani
Une réglementation insuffisante
En 1999, les éthers de glycol les plus dangereux ont été interdits dans les produits à usage domestique, les cosmétiques et les médicaments. Mais la loi se contente, depuis 2001, de préconiser la substitution d’autres produits dans le milieu professionnel et d’exiger le retrait des femmes enceintes ou allaitantes « des postes de travail les exposant à des agents avérés toxiques pour la reproduction ».
Un collectif contre les éthers de glycol
Constitué en 1998, il regroupe la Fnath (Fédération des accidentés de la vie), la Cgt, la fédération chimie-énergie de la Cfdt, le syndicat des médecins du travail (Snpst), l’Aveg, la Fmf et la Fnmf. Ce collectif se donne pour but d’obtenir l’interdiction en milieu professionnel les éthers de glycol, toxiques pour la reproduction, d’établir une cartographie des personnes exposées à ces produits dangereux, de susciter des recherches indépendantes, de faire évoluer la réglementation de la réparation pour les victimes.
Le secrétariat est assuré par l’antenne nationale de la Fnath, 38, boulevard Saint-Jacques, 75 014 Paris.
Association des victimes des éthers de glycol (Aveg)
3, rue Jean-Ségurel, 19 130 Objat.
Tél. 05 55 25 23 48.
Courriel : aveg_asso@hotmail.com
Antenne parisienne : Yasmina Lamrani,
tél. 06 60 70 97 59.
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