Santé / Interview

« Faire mieux et davantage pour nous différencier  »

Jean-Paul Panzani est le président de la Fédération des mutuelles de France. Il est aussi vice-président de la Mutualité française.

Le congrès des Mutuelles de France a pris pour thème, cette année, les solidarités. Pourquoi ce choix  ?
Tous les jours, quand vous regardez l’actualité nationale ou internationale, vous vous rendez compte que nos sociétés, que notre monde, ne peuvent pas vivre sans entraide mutuelle, sans organiser la solidarité entre les êtres humains.
C’est la société elle-même qui place au cœur de son interrogation collective la question de la solidarité et des moyens de la rendre possible non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les générations futures. Or, paradoxalement, chacun d’entre nous a le sentiment qu’il y a moins de solidarité, moins d’égalité et moins de justice sociale dans notre société, que le concept est galvaudé, terni…
Au train où vont les choses, je crains que les jeunes générations, pourtant si attachées à l’échange, à l’entraide, si engagées dans les grandes causes humanitaires et solidaires, ne perdent confiance dans notre système de solidarité.
Cette confiance, il revient à la mutualité, aux Mutuelles de France de la restaurer. Cette ambition nous accompagnait déjà lors de notre précédent congrès, mais tant d’événements ont bousculé notre société, remis en cause de nombreux équilibres et principes que le congrès 2011, sans redite, va essayer d’apporter sa pierre, de contribuer utilement à ce débat en faisant des propositions en matière de solidarité nationale, de solidarité de proximité et de solidarité mutualiste.

Près d’un Français sur deux ne voit plus la différence réelle entre mutuelles et assurances. Quelles seraient les solutions pour affirmer les atouts du mouvement mutualiste  ?
Cette confusion est injuste mais, comme vous le dites, bien réelle dans l’opinion publique. C’est pour cela que nous essayons de nous réinterroger sur notre rôle dans la société. Mais nous le faisons dans un cadre plus contraint. Beaucoup de paramètres ont modifié considérablement les modes de fonctionnement des mutuelles. Il s’agit pour nous de choisir les bonnes stratégies et les bonnes pratiques.
Je vous garantis que les mutuelles font et feront toujours leur maximum pour restituer en prestations et en services à la personne les cotisations qu’elles perçoivent. Personne, ni les institutions de prévoyance, ni les assurances ne font mieux que nous.
Vous savez, quand les personnes ont le choix, je pense aux contrats individuels, elles se tournent d’abord vers les mutuelles. Alors, pouvons-nous faire mieux et davantage pour nous différencier  ? Certainement. Nous en débattons ouvertement dans toute la mutualité.
Nous allons avoir, toute la société va avoir devant elle un test grandeur nature avec la prise en charge de la perte d’autonomie. Chacun pourra se rendre compte qui, dans cette affaire, est réellement dans une démarche solidaire.
Je suis conscient que nous devons mettre de la solidarité et de l’entraide mutualiste là où elles peuvent être contestées par d’autres pratiques. Je pense à la prévention, à la reconnaissance et à la réparation des risques sanitaires. Ainsi, dans l’affaire du Mediator, nous allons créer les conditions pour que nos mutuelles puissent aider leurs adhérents qui auront été victimes de ce médicament dangereux à obtenir sur le terrain judiciaire une juste indemnisation. Et, en matière de sécurité sanitaire et de politique du médicament, nous proposons des dispositifs transparents.
Quand il s’agit de santé, l’opacité, derrière laquelle se masque souvent la connivence, est un danger qui peut être mortel.

N’est-on pas, aujourd’hui, devant un risque de démutualisation par faute de moyens financiers ou par calcul («  Je ne souscris pas car le rapport coût/avantage ne m’est pas profitable  »), ce qui remet en cause le principe même de solidarité  ?
Voilà une des raisons qui nous conduisent à placer le thème de la solidarité au cœur de nos débats. Actuellement, pratiquement toute la population est couverte par une complémentaire. Il reste encore deux millions de personnes qui souhaiteraient en avoir une et qui ne le peuvent pas pour des raisons financières.
Il faudrait augmenter les aides aux mutuelles quand leur offre est solidaire et qu’elle améliore les dispositifs d’accès à des soins de qualité. Or, au lieu de cela, les pouvoirs publics taxent les contrats de santé à des niveaux insupportables pour nos adhérents, comme ils pénalisent par le système des franchises les gens malades.
Dans ces conditions, les mutualistes, pour payer moins de cotisations, prennent des garanties plus faibles. On entre là dans une spirale infernale dont il faut absolument sortir, celle dite du «  low cost  », où la santé devient une marchandise comme une autre.

Le désengagement de la Sécu exacerbe la concurrence entre les différents opérateurs. La loi, même, a tendance à ne pas faire de différence entre les opérateurs. Comment voyez-vous l’avenir des mutuelles  ?
Nous avons toujours dit que dans les relations complémentaires entre Sécurité sociale et mutualité se jouait la vision solidaire de notre protection sociale. L’idée que les mutuelles pourraient prospérer sur les décombres de la Sécurité sociale est totalement fausse, comme est fausse celle que la Sécurité sociale peut résoudre ses problèmes de financement par des transferts de charges sur les complémentaires.
Jamais ces transferts n’ont été aussi importants, et jamais le trou de la Sécurité sociale n’a été aussi profond.
L’avenir solidaire des mutuelles est dans une protection sociale qui aura engagé une véritable réforme de son financement ainsi qu’une réorganisation du système de santé.

Dans une note confidentielle, le Medef propose de limiter la prise en charge des dépenses de santé aux «  gros risques  ». N’est-ce pas l’universalité des droits à la Sécurité sociale qui est remise en cause  ?
Nous ne sommes pas surpris de la position du Medef, dont les compagnies d’assurances lucratives sont parmi les membres les plus actifs. Pourtant, il faut reconnaître que cette vision de la protection sociale, c’est déjà la réalité d’aujourd’hui.
Les dépenses de la Sécurité sociale se concentrent sur les hospitalisations et sur les affections de longue durée. L’assurance-maladie ne rembourse que la moitié des soins de tous les jours, comme les visites médicales, les médicaments, et je ne parle pas de l’optique ou du dentaire, ni des dépassements d’honoraires, domaines où plus vous êtes malade, plus votre reste à charge est important.
C’est ce que nous appelons un système de sécurité sociale à plusieurs vitesses, et qui alimente la crise de confiance dans la capacité de la solidarité collective à répondre aux besoins de chacun. C’est aussi ce défi que nous voulons relever avec notre congrès.

Vous êtes vice-président de la Mutualité française. Comment la mutualité se rénove-t-elle dans ce contexte de mutations  ?
La mutualité est en pleine évolution, sous la pression de plusieurs facteurs tant internes qu’externes. Il y a la contrainte européenne des directives assurance et la fragilisation des organismes intervenant, comme les mutuelles, dans le champ de la solidarité, avec des risques de banalisation. Il y a aussi les concurrences internes, qu’il ne faut pas nier, et qui conduisent à des constructions nouvelles.
La Mutualité française, dans ce nouvel environnement, veut se donner les moyens de regrouper toutes ses mutuelles et définir une stratégie forte sur toutes les questions que vous venez de brosser, d’être un acteur de santé et un acteur du mouvement social pour promouvoir une conception renouvelée de la solidarité.
En cette année 2011, où les stratégies liées aux échéances présidentielles sont déjà à l’œuvre, les chantiers qui nous attendent sont importants comme ils le sont pour la société. C’est pourquoi la mutualité doit et devra affirmer des positions lisibles et fortes sur tous ces aspects.
Le congrès des Mutuelles de France n’est pas neutre il apportera avec ses groupements – comme il l’a toujours fait – sa pierre à ce chantier.

Les contrats collectifs, en plein développement, ne posent-ils pas problème à la solidarité entre jeunes et seniors, ainsi qu’entre malades et bien portants, toujours mise en avant par la mutualité  ?
Les contrats collectifs à caractère obligatoire se développent et vont encore se développer. Nous ne sommes pas contre les solidarités qui s’organisent à l’intérieur d’une entreprise, d’un groupe ou d’une branche professionnelle, mais c’est une solidarité inégalitaire, qui établit des différences entre actifs, retraités, chômeurs, voire même entre salariés selon qu’ils sont précaires ou pas.
Voilà pourquoi nous sommes favorables à une protection sociale qui accompagne une personne tout au long de sa vie. Les syndicats ne sont pas très éloignés de ce point de vue quand ils réclament une sécurité sociale professionnelle. En tout cas, nous dialoguons avec eux pour que les contrats collectifs ne soient plus la cause d’inégalités entre salariés et entre les générations.

La prise en charge de la dépendance est au cœur des débats. Pouvez-vous nous rappeler la position des Mutuelles de France sur cette question, solidaire s’il en est  ?
La perte d’autonomie n’est pas un tsunami démographique qui va emporter nos sociétés vieillissantes. En revanche, on ne traite pas la question du grand âge comme la simple continuation de la retraite. La perte d’autonomie réclame une vision globale de la prise en charge.
La question ne se résume pas au versement d’une rente autonomie ou d’une allocation universelle d’autonomie. Il faut organiser l’accompagnement des personnes soit par des professionnels, soit en aidant les familles et l’entourage.
Les mutuelles ont la volonté – et l’expérience, avec leurs réalisations sanitaires et sociales – de jouer un rôle important dans cet accompagnement global.
Dans tous les cas de figure, la prise en charge de la dépendance doit reposer sur un socle de protection sociale universel financé par la solidarité nationale. Ce financement doit être assis sur la valeur ajoutée des entreprises, mais aussi sur une fiscalité assise sur les patrimoines. En revanche, nous sommes contre les recours sur succession. Notre congrès est un moment pour construire une position forte dans ce domaine.

 

-  [02.05.11]   François Fillon

Mutuelles : le pari de la solidarite
«  La mutualité doit apporter des réponses originales  »
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