Société / Systèmes d’échanges locaux

Grains de sel solidaires

Les Sel (systèmes d’échanges locaux) existent en France depuis un peu plus d’une dizaine d’années. Ils permettent à des individus d’échanger des objets, des services et des savoirs en dehors des circuits monétaires.

Cours de danse, apprentissage des langues, conseils en informatique, initiation à Internet, massages, petits travaux d’intérieur, balades en forêt, prêt de livres, covoiturage... le Sel (système d’échanges locaux) a pour but de permettre d’échanger des biens, des services et des savoirs sans utiliser d’argent. Il s’inspire du Lets (système d’échanges et de commerce locaux), inventé au Canada dans les années 1980 par Michaël Linton et qui s’est développé dans ce pays, en Australie, puis en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas... Le premier Sel français est né en Ariège en 1994. Aujourd’hui, on en compte environ 300, répartis sur tout le territoire et regroupant un peu plus de 25 000 personnes.
Les Sel sont souvent structurés en associations. Quels que soient les caractéristiques et le mode de fonctionnement des Sel, il n’est pas question d’utiliser l’argent dans les transactions. Chaque Sel a sa propre unité d’échange : le piaf (Paris), le paname (Paris sud), le pigalle (Paris ouest), la pêche (Montreuil, en région parisienne), la noix (Périgueux), le pavé (Saint-Quentin-en-Yvelines), la feuille (Villeneuve-d’Ascq), le grain de sel (Ariège)... Sa valeur se mesure en temps. Ainsi, un service « coûtant » une heure pourra valoir 50 ou 60 unités. Les transactions se font de gré à gré entre les adhérents sur la base d’un catalogue des ressources qui présente les offres et les demandes de chacun. L’utilisation d’une unité de mesure permet des échanges multilatéraux.
Par exemple, Marie-France, du Sel de Paris (qui compte 300 personnes), consulte ce catalogue. Elle est intéressée par l’offre de Jacques, qui propose d’« apprendre à poser des étagères ». Tous deux se mettent d’accord sur le montant de l’échange : 50 piafs. Une fois le service rendu, un bon d’échange comprenant trois volets sera rempli : un pour l’offreur (le créditeur), un pour le demandeur (le débiteur), et le dernier sera envoyé au comptable des échanges, qui inscrira leur solde sur le catalogue. Marie-France récupérera des piafs en apprenant le tricot à Nathalie. Avec ses 50 piafs, Jacques pourra participer au cours de gym de Paul.
Tous les Sel n’utilisent pas ce bon. Certains préfèrent le carnet d’échanges, sur lequel figurent uniquement les soldes créditeur et débiteur - les siens et ceux de ses partenaires. Il n’y a pas de comptabilité centralisée. Chacun s’autogère.

Recherche de la convivialité
L’échange de services et de biens est rarement la seule motivation des « sélistes », ils recherchent aussi la rencontre et la convivialité. « Pour moi, le Sel constitue un lieu d’échange social très fort », déclare ainsi Catherine, trente-sept ans, informaticienne. Lorsqu’elle a pris contact, en 1998, avec le Sel de Paname, elle a mis ses compétences en informatique au service de l’association et de ses adhérents. Elle a organisé des rallyes pédestres, de grands repas et même un atelier de fabrication de papier à son domicile. Elle a aussi participé aux Bourses locales d’échanges (Blé), sortes de vide-greniers organisés par son Sel [1]. Aujourd’hui, elle fait partie d’une coordination créée dans l’objectif de dynamiser les échanges entre les 32 Sel d’Ile-de-France.
Jean-Pierre Telandre, cinquante-trois ans, travailleur social, est membre du Sel de Villeneuve-d’Ascq (agglomération lilloise), qui compte une trentaine d’adhérents et qu’il a créé avec d’autres il y a dix ans. « Le principe du Sel me plaisait car il permet de partager sans argent et favorise le contact avec d’autres personnes. On se donne des coups de main. Lorsque l’un d’entre nous a des travaux à faire chez lui, d’autres sélistes viennent l’aider. On partage les expériences et les savoirs. On a créé une “ outilthèque ” qui met à la disposition de chacun les outils de tous. » Lui-même propose des soirées d’initiation à la guitare (où l’on chante aussi). Il organise par ailleurs des balades en pleine nature. Régis Faguelin, cinquante-cinq ans, au chômage, a travaillé dans un cabinet d’architecte. C’est un ami qui lui fait connaître en 2002 le Sel de Paname (une centaine d’adhérents). Puis il décide de créer, fin 2003, le Sel du Faubourg, dans le XVIIe arrondissement de Paris. « Grâce à ce réseau, explique-t-il, j’ai retrouvé une utilité sociale. J’ai appris à travailler en équipe. J’y ai acquis beaucoup de connaissances. »

Un engagement militant
Son Sel a mis au point un logiciel informatique permettant que les échanges se fassent par Internet. Fort de cette expérience, et en accord avec sa sensibilité écologiste, il a le projet de constituer une coopérative autour de l’habitat écologique.
Contrairement aux idées reçues, on ne trouve pas dans les Sel que des personnes en situation précaire (chômeurs en fin de droits, Rmistes...). « De nombreux adhérents ont une situation stable, et leur adhésion correspond à un choix militant ou à une demande de lien social, explique Jean-Marie Pelloquin, du Sel de Paris. Moi-même, je suis formateur et le Sel m’a permis de nouer de nouveaux contacts. J’anime des ateliers d’écriture. » Pascale Delille, sage-femme, trente-huit ans, a créé un Sel en Auvergne, puis a rejoint le Sel de Paris quand elle s’est installée dans la capitale. Militante de l’altermondialisme, elle inscrit les Sel dans l’économie sociale et solidaire et mène avec d’autres une réflexion sur « les monnaies de proximité ».
Des échanges sans argent, est-ce possible ? « Les systèmes d’échanges locaux correspondent à une utopie, reconnaît François Terris, créateur du Sel de l’Ariège, et on en est à un stade expérimental. Mais il faut continuer à chercher des voies alternatives à l’économie actuelle, qui exclut et appauvrit. »

 

-  [03.04.05]   Yves Bérani

[1] Tous les Sel organisent des Blé, qui doivent favoriser les échanges.

A lire
Sel : mode d’emploi. Ce guide est en ligne sur le site http://selidaire.org. On peut se procurer sa version papier en envoyant un chèque de 5 euros à Sel’idaire, BP 34, 80081 Amiens Cedex 2.
Une économie sans argent, sous la dir. de Jean-Michel Servet, éd. du Seuil, 1999, 19,48 euros. Les auteurs retracent les origines des Sel et présentent les formes multiples de leur fonctionnement.
Les Sel. Une utopie anticapitaliste en pratique, de Smaïn Laacher, éd. la Dispute, 2003, 12,35 euros. L’auteur présente les expériences menées par les Sel et leurs équivalents en France et à l’étranger.
Ces ouvrages peuvent être commandés sur le site http://asso.francenet.fr/sel/

Des sites
- http://selidaire.org Analyses, infos pratiques, bibliographie, agenda, carte et coordonnées des Sel en France.
- http://intersel.apinc.org La coordination d’Ile-de-France donne les adresses des 32 Sel franciliens, ainsi que des informations sur les permanences, les Bourses locales (Blé), les sorties, les fêtes...
- http://route.des.sel.free.fr Ce site s’adresse aux adhérents des Sel, répertorie les offres d’hébergement dans la France entière et donne les coordonnées du correspondant local de chaque département.
- http://route.stages.free.fr Ce site donne des informations sur les stages organisés par les Sel et ouverts aux adhérents d’autres Sel.

Réseaux d’échanges alternatifs d’ici et d’ailleurs
En dehors des Sel, il existe, en France et dans le monde, d’autres systèmes fondés sur un échange non monétaire :
- Les réseaux d’échanges réciproques de savoir (Rers) : leur but est de permettre aux personnes de transmettre leur savoir selon le principe d’un échange réciproque. Comme pour les Sel, toute demande s’accompagne d’une offre, et vice versa. La France compte 600 Rers.
- Les Lets (Local Exchange and Trading Systems) : les Sel français s’en sont inspirés. Il en existe aujourd’hui un millier dans le monde (Grande-Bretagne, Canada, Etats-Unis, Nouvelle-Zélande, Australie, Irlande, Pays-Bas…).
- Ithaca Hour et Time Dollar : expériences menées aux Etats-Unis où les échanges sont fondés sur une « monnaie-temps ».
- Banques du temps (Italie, Belgique) : créées à l’initiative de communes, ces banques associatives centralisent des offres et des demandes de services entre leurs membres. Les « dépôts » correspondent au nombre d’heures de services mises à la disposition des autres membres, et les « retraits » au nombre d’heures que ces derniers « consomment ».

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