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Travail

Ibm ou les ravages du management par le stress

Jacqueline Roz-Maurette
Ibm ou les ravages du management par le stress
Cachez ce stress que je ne saurais voir. Paradoxalement, en écartant de façon cavalière le Dr Garoyan, médecin du travail du site de La Gaude (Alpes-Maritimes) qui s'inquiétait du stress qui règne dans la compagnie, Ibm a attiré une fois encore l'attention sur une organisation du travail et des méthodes de management dont on ne peut plus aujourd'hui ignorer les effets délétères, après l'enchaînement des drames chez Renault, Psa, etc. [<1>Voir [, Viva d'octobre 2007. ]] qui ont marqué les esprits.

En annulant la décision de l'Inspection du travail [<2>[ ]] permettant à la direction d'Ibm de se défaire d'un médecin devenu gênant le ministre du Travail offre une victoire morale au Dr Garoyan mais vient surtout souligner combien la position des médecins du travail est délicate dès lors que leurs constatations remettent en cause les méthodes de management.

Pression, compétition, instabilité sont les principaux ingrédients de ce que l'on appelle aujourd'hui les stress structurels. En son temps le Dr Galamment, autre médecin Ibm, avait connu quelques soucis pour s'en être inquiété dans un courrier adressé au ministère du Travail, des Relations sociales et de la Solidarité. La direction d'Ibm s'était plainte auprès du Conseil de l'ordre des médecins.

Les méthodes de management sont la racine du mal

Plusieurs rapports de médecins du travail montrent que deux tiers des salariés auraient un niveau de stress supérieur à 6, barre au delà de laquelle on considère qu'il y a des répercussions négatives sur santé. Touchant davantage le personnel féminin que masculin, le stress serait en progression de 34 % en trois ans.

Parmi les causes majeures de stress, le Personnel Business Commitment ou Pbc en usage chez Ibm, avatar maison de la Direction participative par objectif. Cette méthode de management et d'évaluation aujourd'hui de plus en plus contestée nous est arrivée d'outre-Atlantique dans les années 1980. En début d'année les salariés d'Ibm ont connaissance de leur note Pbc1. Ils savent alors s'ils ont rempli les objectifs individuels qu'ils s'étaient eux même assignés l'année précédente pour atteindre les objectifs généraux d'Ibm.

un système de notation anxiogène

De cette note dépend leur niveau de salaire. Prime plus ou moins importante pour ceux qui sont noté 1 ou 2 +, les « top contributeurs ». Rien en général si l'on est un simple 2, un contributeur de bon niveau. En
revanche à partir de 3 c 'est mauvais signe : s'il n'y a pas d'amélioration rapide, le salarié Ibm tombe dans la catégorie des insatisfaisants, les 4, ceux dont la compagnie envisage de se séparer. Et se sépare au prix d'un passage aux prud'hommes : en France, c'est encore au juge de départager directions et salariés pour savoir s'il y a eu réellement faute ou insuffisance professionnelles.

Pas de quotas officiels, mais...

Officiellement il n'y a pas de quotas qui consisteraient à définir à priori un nombre de salariés à mal noter. Mais, lorsque, sollicité par sa hiérarchie pour rééquilibrer la notation de son équipe en rajoutant deux salariés dans la catégorie 4, Dominique de Coninck, manager devenu secrétaire de Chsct et délégué du personnel, a demandé une confirmation écrite il lui fut répondu en riant que ce genre de document n'existait pas.

« Je dirigeais alors un gros projet avec une équipe de 100 personnes, j'avais alors donné deux 4 à des personnes qui s'étaient principalement attachées à l'animation de la machine à café sans jamais s'investir. Je n'ai donc pas changé ma notation ».

Quand l'angoisse tue l'esprit d'équipe

Même sans quotas le « système est pernicieux » explique Frank Setruk, délégué syndical Cfe-Cgc. Dans une bonne équipe, il faudra trouver du meilleur, du moins bon et du plus mauvais. « Si le manager veut être bien noté lui même il doit être capable de déterminer les performances relatives de chacun des membres de son équipe. S'il était tenté de noter tout le monde de la même façon, il ne serait plus un bon manager ».

« Cette manie de l'évaluation est génératrice d'angoisse et contraire à l'esprit d'équipe » notamment chez les commerciaux, précise-t-il, qui en outre sont mis en concurrence avec des réseaux externes.

Pour Bertrand Tyl, délégué du personnel apparenté Cfdt, ce système de notation dans un contexte où la charge de travail va croissant est une « machine emballée, et crée un mouvement brownien ». « Il y a une pression invraisemblable avec des objectifs irréalisables et des évaluations qui se multiplient ».

« Je ne peux plus dormir sans médicaments les quinze dernier jours de chaque trimestre » lui confiait un collègue.

Les effets dangereux du travail "hors du bureau"

Autre source de stress nous explique Dominique De Coninck, la mise à disposition de moyens pour travailler hors du cadre du bureau conduit à consacrer un temps au travail extrêmement élevé sans que cela soit visible. Surtout lorsqu'il « faut aller aussi vite et faire aussi bien dans un service où sur 12 postes existants 7 ne sont pas pourvus. »

La réorganisation est constante, à l'échelle planétaire. Ainsi la gestion des frais de mission est elle faite en Roumanie, le secrétariat en Angleterre... L'appel permanent à des « ressources off shore » du Vietnam, de Roumanie, de République Tchéque, etc. ont permis à la firme de diviser en France ses effectifs par trois en dix ans. La machine à noter fonctionne comme une machine à éliminer les bons salaires, si Ibm trouve moins cher ailleurs. Ainsi le fondateur d'une start up rachetée par Ibm, donc potentiellement intéressant, a-t-il été débarqué pour insuffisance.

Un cocktail "individualisation-pression-déstabilisation" explosif

« C'est une évidence, le cocktail "individualisation-pression-déstabilisation", en usage chez Ibm est de nature explosive », déclare sans la moindre hésitation Bernard Salengro, médecin du travail et fondateur de l'Observatoire du stress.

Pour ce responsable de la santé au travail pour la Cfe-Cgc, l'identification du stress et sa reconnaissance dans les entreprises où il est érigé en méthode de management relève de l'urgence absolue. « Tant que le stress et les pathologies mentales ou physiques qu'il engendre ne sont pas répertoriés comme telles dans le tableau des maladies professionnelles, les entreprises ne seront pas incitées à réviser leur méthodes de management : leurs effets sur la santé n'étant pas intégrés dans les coûts ».

A lire également :

A lire

Le précédent gouvernement avait déjà demandé une mission au professeur Christophe Dejour sur « Violence, travail emploi, santé ». On ne connaît pas le sort réservé à ce rapport. En revanche on peut en prendre connaissance : il vient d'être publié.

Conjurer la violence : travail, violence santé . Ed Payot, oct. 2007, 23 euros.

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