lundi 21 mai 2012
Plus de 3 millions de personnes en France ne savent ni lire ni écrire, bien qu’elles aient été scolarisées. En cause, un système scolaire qui peine à trouver des réponses adaptées et des contextes familiaux peu favorables à ce type d’apprentissage. Pourtant, des solutions existent.
L‘appel sonnait comme un défi. En 1977, le père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement Atd Quart-Monde, lançait : "Notre objectif doit être, pour les dix ans à venir, qu’il n’y ait plus d’illettrés parmi nous, qu’aucun enfant non seulement ne manque l’école, mais qu’aucun n’y échoue." Si école et associations tentent de relever le défi depuis trente-cinq ans, il est loin d’être gagné.
D’après l’enquête "Information et vie quotidienne" (Ivq, ici en PDF) réalisée en 2004-2005 par l’Insee, 9 % de la population âgée de 18 à 65 ans est illettrée. Parmi les jeunes de 17 ans recensés lors de la journée défense et citoyenneté (ancienne journée d’appel de préparation à la défense), 4,5 % sont concernés.
Si l’on ne peut parler d’illettrisme que pour les adultes, c’est bien dès l’enfance que les difficultés apparaissent. Et doivent être prises en charge. "Le cycle autour du CP est essentiel, c’est là que ça se joue. Ce n’est pas parce qu’on n’arrive pas à lire au CP qu’on ne saura jamais lire, mais c’est à ce moment qu’il faut agir pour éviter que l’illettrisme s’installe ", prévient Hervé Fernandez, directeur de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme.
Qu’est-ce à dire ? Que l’école ne remplit pas sa mission ? "L’école fonctionne par rapport à deux modèles de publics scolaires : les enfants qui viennent de milieux suffisamment intéressés par les apprentissages, et ceux de milieux qui le sont un peu moins, mais qui s’en sortent grâce à l’ingéniosité des enseignants. Elle a plus de mal à trouver des solutions pour les élèves en échec scolaire, juge Jean-Marie Besse, professeur de psychologie à l’université Lyon II. La suppression des Rased [réseaux d’aide spécialisés aux élèves en difficulté, ndlr] est une grave erreur, et la formation des enseignants a été réduite à quasiment rien."
Coup de pouce clé
Pour autant, l’école ne peut pas tout faire toute seule, et la sphère familiale est déterminante dans l’apprentissage des savoirs fondamentaux : un enfant qui grandit dans un environnement favorable à l’écrit aura plus de facilités en lecture et en écriture. "Il n’y a pas besoin d’avoir de diplômes pour ça. Ce n’est pas une question de compétences, mais d’attitude par rapport à l’enfant, souligne Jean-Marie Besse. Il faut s’intéresser à lui, lui demander ce qu’il a fait à l’école… "
Une passerelle existe justement depuis seize ans pour faciliter la continuité entre la classe et la famille : le dispositif Coup de pouce clé. Proposé par l’Association pour favoriser l’égalité des chances à l’école (Apfee), il est agréé par l’Education nationale. Le principe : quatre jours par semaine, durant une heure et demie, des groupes de cinq enfants de CP repérés comme étant fragiles en lecture se réunissent autour d’un animateur pour se familiariser avec les mots. "Ils ne vivent pas dans l’écrit à la maison, donc il faut simplement leur faire réaliser, par des activités ludiques, le fait que lire et écrire sont des choses très utiles, très intéressantes, explique Philippe Boutot, directeur de l’Apfee. La plupart connaissent leurs premières difficultés au CP : c’est une première claque, et certains s’en trouvent encore plus fragilisés. Donc on les valorise sur des succès qui paraissent anodins, mais qui les entraînent vers une spirale vertueuse de réussite."
Encourager les enfants
Le Coup de pouce clé n’est pour l’instant proposé qu’aux élèves de CP, mais l’objectif est d’ancrer les habitudes dans le temps. Les parents y sont donc associés : ils signent un contrat à la mairie, par lequel ils s’engagent notamment à parler avec leur enfant de sa journée, à l’encourager et à assister à au moins une séance Coup de pouce clé dans l’année. Et ça marche : "On arrive à faire sortir de la ligne rouge de l’échec scolaire plus de 90 % des enfants, et 79 % deviennent bons ou moyens en lecture. 85 % des parents se déclarent en mesure d’aider leur enfant l’année suivante : là, c’est gagné, c’est peut-être le plus important", se félicite le directeur de l’Apfee.
Le dispositif concerne pour l’heure 10 000 enfants, et espère en atteindre 60 000. Mais puisqu’il coûte 1 000 à 1 200 euros par enfant, la question des financements est cruciale. Plusieurs organisations s’étaient mobilisées pour que l’illettrisme soit reconnu comme "Grande cause nationale 2012", espérant notamment que cela attirerait les partenaires, mais c’est finalement l’autisme qui a été choisi.
[01.02.12]
Elsa Maudet
Définition
Est considérée comme illettrée toute personne qui ayant été scolarisée en France, en langue française, durant au moins cinq ans, ne maîtrise ni la lecture, ni l’écriture, ni le calcul, compétences de base pour être autonome dans des situations simples de la vie quotidienne. L’illettrisme est à distinguer de l’analphabétisme, qui concerne les personnes n’ayant jamais été scolarisées.
"Les illettrés ne forment pas une catégorie homogène. Il y a des profils et des parcours très différents, on ne peut pas dire que tous les gens ont la même difficulté face à l’écrit ", explique France Guérin-Pace, directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined).
Dans son étude baptisée "Illettrismes et parcours individuels", elle distingue six catégories de personnes illettrées. Certaines ont de graves problèmes face à l’écrit, d’autres des difficultés modérées, mais les compétences seules ne font pas tout, ce qui compte, pour la démographe, " c’est de regarder les parcours". Certains individus ont ainsi eu une enfance très heureuse, d’autres ont grandi dans un contexte familial violent. Les uns estiment que l’école ne leur a servi à rien, d’autres n’ont pas eu de souci particulier au niveau scolaire.
L’illettrisme entraîne chez certains des difficultés importantes au quotidien, et non chez d’autres. Bref, mettre tout le monde dans le même panier n’aurait pas beaucoup de sens et conduirait vite à des stéréotypes : "On associe souvent l’illettrisme à la précarité et à la délinquance, mais il ne faut pas l’enfermer dans un schéma misérabiliste", avertit France Guérin-Pace. De fait, seules 10 % des personnes illettrées vivent en zone urbaine sensible.
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