mardi 7 février 2012
Pharmacien en Moselle, Jacques Fleurentin troque régulièrement sa blouse blanche contre une tenue de baroudeur pour parcourir le monde à la recherche de nouvelles plantes médicinales.
Dans son petit bureau jouxtant l’officine, un planisphère émerge au- dessus des étagères croulant sous les herbiers, les encyclopédies et les recueils sur les plantes. Sur la carte du monde, des dizaines de petites punaises de toutes les couleurs matérialisent les voyages de Jacques Fleurentin. A cinquante-neuf ans, ce pharmacien de Woippy, en Moselle, a parcouru plusieurs milliers de kilomètres, à l’image des grands explorateurs du bout du monde.
Ces envies de voyage sont nées à la fac de pharmacie de Nancy, en 1970. « J’avais comme prof Jean-Marie Pelt. Son approche humaniste de la discipline a été un vrai déclic pour moi. Allier plantes et thérapeutiques avec cette vision naturaliste ouvrait de vrais horizons », se souvient ce fils de pharmacien. Après un voyage en Norvège puis en Turquie, il part en 1972 en Afghanistan. 7 000 kilomètres pour rejoindre Kaboul. Les premières punaises fleurissent sur la carte. Il abandonne la 2 CV de ses débuts pour une 404 ! C’est à bord de sa Peugeot qu’il y retourne en 1974 et décide de pousser jusqu’au Népal. Un périple de 20 000 kilomètres via le Pakistan et l’Inde, puis un autre deux ans plus tard, à travers le Sahara jusqu’au Yémen.
Les plantes médicinales afghanes, comme la réglisse – très cultivée dans ces contrées « avant l’arrivée des talibans », précise Jacques Fleurentin –, ou yéménites, comme le qat, cette amphétamine naturelle, n’ont plus de secret pour lui. Après plus de trois ans d’enquête au Yémen, le pharmacien lorrain soutient sa thèse sur les plantes locales et publie un recueil recensant 160 plantes médicinales.
Puis ce sera la Chine, différents pays d’Afrique, l’Equateur, les Dom-Tom, le Vanuatu… Toujours guidé par la même curiosité. « La plante, c’est le lien, le langage commun, mais ce qui m’intéresse, c’est l’homme, avoue-t-il. Dans notre vision occidentale, nous devons rentrer dans des normes et nous avons une médecine d’organes. Dans d’autres cultures, on parle d’équilibre, d’énergie propre à chaque individu. Les remèdes sont alors très personnalisés. » Les guérisseurs, les rebouteux, les prescripteurs d’amulettes, les herboristes lui inspirent de nombreux livres et le renforcent dans l’idée que les plantes n’ont pas fini de livrer leurs secrets. Sur les 250 000 répertoriées dans le monde, seulement 2500 ont été étudiées à fond en pharmacologie. « On trouve de nouvelles plantes tous les ans. » En 1977, une succulente poussant sur les hauts plateaux du Yémen est baptisée Aloe fleurentinorum, ou Aloe de Fleurentin. Un bel hommage.
Dans son laboratoire mosellan, le pharmacien élabore des tisanes, des gélules à base de plantes… Convaincu que les plantes peuvent être une alternative pour soigner bon nombre de maladies chroniques, Jacques Fleurentin informe et conseille ses clients sur leurs vertus. En 1986, il crée la Société française d’ethnopharmacologie, à laquelle il consacre deux matinées par semaine. Cette association, qui regroupe plus de 650 membres à travers la planète, s’attache entre autres à recenser les thérapies traditionnelles et à promouvoir et développer les médicaments à base de plantes dans le monde entier.
Colloques, publications, conférences, recherches… Le phytothérapeute mosellan n’a de cesse de faire partager ses convictions. « Aujourd’hui, nous travaillons sur la synergie des plantes. Les effets conjugués de plusieurs espèces ouvrent de nouvelles pistes très prometteuses », annonce Jacques Fleurentin. De quoi dépoussiérer une médecine qualifiée trop souvent de passéiste. Avec son ancien prof de fac Jean-Marie Pelt, président de l’Institut européen d’écologie, il a élaboré, grâce au soutien de la municipalité messine, un jardin des plantes médicinales au cœur du cloître des Récollets de Metz. 89 variétés y sont présentées. « On a en projet de réaliser un jardin des plantes toxiques. » Cette passion dévorante pour le règne végétal, il a su la transmettre, non sans fierté, à ses deux enfants, Charles et Victoria, tous deux étudiants en pharmacie. Entre deux voyages, Jacques Fleurentin cultive son petit bout de Yémen dans le jardin de sa maison.
[01.02.10]
Céline Lutz
Les plantes qui nous soignent, traditions et thérapeutiques (2007) et Plantes médicinales, traditions
et thérapeutique (2008), aux Editions Ouest-France.
Guérisseurs et plantes médicinales du Yémen,
Edition Karthala, 2004.
Pour commander les livres de J. Fleurentin,
site Internet : www.ethnopharmacologia.org
27 mars 1950 Naissance à Metz.
1969 Entre à la fac de pharmacie.
1972 Premier voyage en Afghanistan.
1975 Découverte du Yémen.
1974-1976 Dea d’éco-toxicologie et Ces en immunologie et en pharmacologie.
1976-1978 Pharmacien hospitalier au Yémen et enquêtes auprès des guérisseurs.
1979 Crée un laboratoire de recherche à l’université de Metz.
1983 Soutient sa thèse sur la médecine par les plantes pratiquée au Yémen.
1986 Crée la Société française d’ethnopharmacologie.
25 juin 2010 Il sera au Congrès francophone de phytothérapie et d’aromathérapie à Beyrouth, au Liban.
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