lundi 21 mai 2012
Le professeur Claude Sureau est membre de l’Académie de médecine et du Comité consultatif national d’éthique. Il s’exprime ici à titre personnel, pas au nom de ces deux institutions.
Que pensez-vous de la levée de l’anonymat du don ?
Je pense qu’on y viendra nécessairement, et pas forcément pour de bonnes raisons. Nous nous dirigeons vers une société de plus en plus sécuritaire dans laquelle on cherchera un plus grand contrôle génétique des individus, et il sera de plus en plus difficile de masquer sa filiation génétique.
Comment pourra procéder le législateur ? C’est toute la question. Généraliser et rendre obligatoire la levée de l’anonymat sans rendre la loi rétroactive, c’est discriminer un certain nombre d’enfants. Rendre la loi rétroactive ? Quid de ces centaines d’étudiants en médecine qui ont donné leur sperme contre un peu d’argent et qui pourraient être mis en présence des enfants qu’ils ont contribué à faire naître ? Vouloir résoudre des drames ne va-t-il pas en créer d’autres ?
Vous êtes favorable à la légalisation des mères porteuses...
J’y réfléchis depuis quinze ans. S’il s’agit d’une nounou – comme celles qui allaitaient dans le passé les enfants des femmes privées de lait – qui héberge pendant neuf mois l’embryon d’un autre couple dont la femme est privée d’utérus, oui. Pas si l’ovocyte est celui de la mère porteuse. Dans ce cas-là, la confusion est trop grande.
Vous êtes aussi pour la transplantation post mortem d’embryons ?
Pour la transplantation d’embryons, oui, mais pas pour l’insémination post mortem (l’embryon n’existe pas encore).
Je me réfère toujours à l’affaire Pires. Maria Pires et son mari avaient entrepris une démarche d’Amp. Deux embryons avaient été implantés dans l’utérus de madame Pires. Celle-ci fait une fausse couche. En se rendant à l’hôpital, son mari se tue. La justice interdit à madame Pires, qui en fait la demande, la transplantation des deux derniers embryons restants, lui laissant le choix soit de les détruire, soit de les donner à un autre couple. C’est inhumain.
La loi devra trancher sur le moratoire concernant la recherche sur l’embryon. Alors, on arrête ou on continue ?
C’est l’hypocrisie totale. Bien sûr, le moratoire sera levé, et la recherche sur les embryons surnuméraires sera sans doute autorisée. Pour ma part, je suis un farouche partisan de la création d’embryons pour la recherche. Il s’agirait de réaliser des artefacts de laboratoire avec des gamètes de donneurs spécifiquement destinés à la recherche plutôt que d’utiliser des embryons surnuméraires qui ont été investis d’un projet parental, même s’il s’agit de ceux qui sont restés au fond de l’éprouvette.
Philosophiquement, c’est très différent. En plus, cette création permettrait de voir concrètement ce qui se passe au moment de la formation de l’embryon. Or, c’est à ce stade qu’apparaissent les anomalies chromosomiques type trisomie 21. En France, 3 % des bébés naissent avec des malformations qui se sont déclarées au stade préembryonnaire.
L’utilisation des embryons surnuméraires pour la recherche me chiffonne. Il faut espérer qu’un jour nous saurons congeler les ovocytes, que l’on pourra faire féconder au fur et à mesure en fonction des besoins, ce qui évitera d’en arriver au stade de la création d’embryons surnuméraires. Ce jour-là, je serai heureux. Beaucoup de problèmes éthiques seront réglés.
La fabrication d’embryons destinés à la recherche est possible en Angleterre, pourquoi pas en France ?
Cela tient à des blocages religieux et au fait qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de statut de l’embryon. Je milite depuis des années – avec un insuccès total – pour que soit posé le statut de l’embryon. Celui-ci est une personne puisque nous, gynécologues, avons le droit de le soigner in utero, comme un patient. Mais à la fois ce n’est pas une personne puisque nous avons le droit d’arrêter sa vie dans le cas d’une Ivg, ou même jusqu’à 9 mois dans le cas d’une interruption médicale de grossesse.
L’embryon n’est ni objet de droit parce qu’il est un être humain dans le cadre d’un projet parental, n’est ni sujet de droit parce qu’on peut le détruire (Ivg ou embryon surnuméraire) quand il n’est pas investi par un couple. Pour moi, il y a donc bien une spécificité de l’être prénatal, une troisième catégorie de droit qui tient au projet que l’on a pour lui au point de vue philosophique et juridique. Cette spécificité-ci doit être reconnue et permettrait de créer des embryons à vocation de recherche.
Et qu’en est-il du clonage thérapeutique ?
Il est formellement interdit en France, et les débats font rage. Les chercheurs français souhaiteraient pouvoir le pratiquer. En même temps, nous n’avons aucun grand succès scientifique qui permette de penser que les cellules souches embryonnaires pourraient déboucher sur des traitements.
Pour ma part, j’ai un grand espoir dans les recherches menées actuellement, qui permettraient de partir d’une banale cellule de la peau adulte. Celle-ci serait déprogrammée de manière à la faire revenir à un stade embryonnaire avant de reprogrammer sa croissance.
Si ces recherches débouchaient, cela réglerait définitivement la question de la recherche sur l’embryon. Et un problème éthique complexe serait résolu.
Concrètement, que va changer la nouvelle loi ?
Je suis très sceptique sur la possibilité de trancher autant de sujets à la fois en si peu de temps. Des rapports ont été commandés, remis : Sénat, Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, Conseil d’Etat, Agence de la biomédecine, Comité national d’éthique. Ils posent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses.
[11.12.08]
Anne-Marie Thomazeau
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