Santé

L’inquiétude des salariés d’Eurosilicone

Déjà condamnée en région parisienne pour avoir mis gravement en danger la santé de ses salariés, l’entreprise de fabrication de prothèses mammaires Eurosilicone récidiverait à Apt (Vaucluse), où elle s’est installée il y a une dizaine d’années. Témoignages.

Entre deux quintes de toux, Georges, entré chez Eurosilicone en 2005, se demande pourquoi il a un poumon « fichu » et pourquoi il a frôlé la mort, ne pesant plus que 35 kilos. « J’avais des saignements de nez, des migraines, le matin j’étais fatigué, je vomissais », explique-t-il. Un premier diagnostic est posé  : la tuberculose. Mais les tests sont négatifs. Il veut savoir ce qu’il a, Georges. Lui qui, pendant cinq ans chez Eurosilicone, a mélangé le xylène et l’éthylène, produits qui en dispersant le silicone serviront à la fabrication de prothèses mammaires.

Entre peur et colère

Un peu plus de dix ans se sont écoulés depuis que l’entreprise Eurosilicone a quitté Cergy-Pontoise, en région parisienne. Installée à grand renfort de subventions à Apt, dans le Vaucluse, elle y fabrique toujours des prothèses mammaires au gel de silicone qui impliquent la manipulation de ces solvants. «  Des toxiques avérés, aussi bien pour le système respiratoire que pour le système neurologique  », explique Annie Thébaud-Mony. Directrice de recherche à l’Inserm et présidente de la fondation Henry Pezerat Santé-travail-environnement, elle souligne également que plusieurs études suggèrent fortement un lien entre troubles de la fertilité et fausses couches et l’exposition au xylène.
Difficile d’évoquer ces moments douloureux, et pourtant Nora accepte courageusement de le faire. Dans la discussion, le décompte des camarades de travail « à qui c’est arrivé » s’alourdit. « Mais comment le prouver ? » Si la colère est grande, la peur ne l’est pas moins dans l’entreprise Eurosilicone. Coïncidence : Michel recevait sa lettre de licenciement pour «  attitude entraînant des tensions importantes  » le matin même où son nom apparaissait sur les listes Cgt des élections des représentants du personnel. Une chasse au syndicaliste que confirme Léandre Cousin, secrétaire de l’union locale Cgt.
Gabriel* a commencé chez Eurosilicone en 2000. Il souffre de saignements de nez répétés qui ont entraîné une inflammation permanente de la cloison nasale. Olivier se souvient aussi des saignements de nez, de sécheresse de la cornée, des migraines, des grosses fatigues, et s’inquiète d’avoir, il y a neuf ans, travaillé avec du trichloréthylène.

Très lente mise aux normes

Plusieurs témoignages permettent de penser que les premières années – jusqu’à la construction de la partie de l’usine dite « ES 2 » –, le trichloréthylène a été employé dans des conditions mal contrôlées. Cette même utilisation qui a valu au dirigeant d’être condamné en correctionnelle, le 4 octobre 2006, à 18 amendes de 300 euros pour infraction aux règles d’hygiène et de sécurité et à 7 amendes de 200 euros pour blessures involontaires. Amendes qui paraissent dérisoires aux victimes, au regard des maux dont elles sont atteintes, et que révélait une enquête de notre journal en juin 1999.
Depuis, Eurosilicone a été vendue, en 2004, à l’américain Medicor, qui l’a lui-même revendue à une holding financière irlandaise, Global Consolidated Aesthetics, sans que cela semble avoir entraîné des changements dans les méthodes qui ont fait la fortune du fondateur. Mise aux normes aussi bien sanitaires qu’environnementales à coups de mises en demeure, cette entreprise n’a obtenu ses autorisations officielles d’exploiter qu’en 2007, soit huit ans après son inauguration. Quant aux dispositifs destinés à diminuer les rejets de vapeurs de solvants dans l’atmosphère, ils n’ont été pleinement opérationnels qu’en décembre 2009.

La direction se défend

Interrogé sur le sujet, Patrick Gaude, directeur du site Eurosilicone à Apt, réfute toute accusation d’atteinte à la santé des salariés. Il parle de « rumeurs non fondées », qu’il attribue à « un de nos représentants syndicaux ».
Concernant de possibles complications affectant la reproduction, il explique que cette question «  a été abordée lors de la réunion du Chsct du mois de janvier dernier en présence du médecin du travail, du représentant de la Cram [caisse régionale d’assurance-maladie] et de l’inspecteur du travail. […] Le médecin du travail a confirmé qu’aucune donnée, vérifiée et vérifiable, n’était aujourd’hui en sa possession pour laisser penser à un problème quelconque  ». Concernant la protection des salariés, il précise  : «  Chaque opérateur exposé au solvant [le xylène] dispose d’équipement de protection individuel et reçoit une formation à son utilisation, les consignes de port sont affichées. […] Les volumes d’éthanol utilisés pour le nettoyage restent faibles et l’ensemble des mesures effectuées ont montré que l’exposition des salariés est largement inférieure aux valeurs limites.  » Enfin, poursuit le directeur, «  les tests biologiques mis en place avec la médecine du travail sur l’ensemble de nos salariés exposés […] n’ont montré jusqu’à ce jour aucune valeur anormale  ». Interrogée, la Cram n’a pas souhaité répondre à nos questions, de même que l’inspection du travail et la Ddass, qui attendent une autorisation de la préfecture pour s’exprimer sur ce dossier. A suivre donc. * Prénom d’emprunt.

 

-  [01.07.10]   Jacqueline Roz-Maurette

envoyer l'article par mail      (2 msg)

 

Décryptage

Y a-t-il des aliments anticancer  ?

Près d’un tiers des cancers pourraient être évités grâce à une meilleure alimentation. S’il n’existe pas d’aliments magiques qui mettraient totalement à l’abri de cette maladie, certains d’entre eux ont de réels effets protecteurs. Les livres sur (...)  [02.01.12] • Réagir

Tous les décryptages

à lire sur le même thème

Travail

 Etats-Unis : 30 % des travailleurs manquent de sommeil

Le site de l’European Trade Union Institute (Etui) rapporte que selon une enquête publiée par le (...)  [14.05.12]

 A quoi rêvent les jeunes entrepreneurs solidaires ?

« Une partie importante des salariés de l’économie sociale et solidaire va partir à la retraite (...)  [11.05.12]

 "L’entrepreneuriat social est juste une évolution normale du capitalisme"

Rencontre avec Lisa Barutel et Grégoire Delamare, deux étudiants de l’ESSEC qui ont choisi la voie (...)  [11.05.12]

 Areva reconnu responsable du décès d’un salarié de l’un de ses sous-traitants

Areva a été reconnu responsable du décès d’un ancien salarié d’une mine d’uranium, au Niger. Une mine (...)  [11.05.12]

 Agriculteurs : le lien entre pesticides et maladie de Parkinson dans les tableaux de maladie professionnelle

Un décret, paru au Journal officiel du 6 mai 2012, reconnaît officiellement le lien entre (...)  [09.05.12]

Les fiches

 Fiches santé

 Fiches droits

 Fiches alimentation