Société

"La Bolivie et l’Equateur ont inscrit l’économie sociale et solidaire dans leur Constitution"

Jean-Louis Laville : sociologue, économiste professeur du Conservatoire national des arts et métiers Cnam.

Quelle est votre analyse de la crise actuelle ?

Depuis quelques décennies, il n’y a pas eu une seule crise mais une succession de crises qui se sont ajoutées les unes aux autres. Elles se sont accompagnées d’un effritement idéologique de la notion de progrès, d’une désillusion collective. Pendant deux générations, les Français ont pensé que leurs enfants vivraient mieux qu’eux, le compromis socio-économique atteint durant les Trente glorieuses paraissait inattaquable. Or, dans les années 1980, le libéralisme a conquis le terrain. L’État s’est désengagé à coups de dérèglementation, de dérégulation, de privatisation. Rien ne devait représenter un frein à la compétitivité.

Pour vous, l’économie sociale et solidaire peut être une troisième voie novatrice entre libéralisme et étatisme ?

Avec ces crises, et le désengagement de l’État, une multitude d’initiatives issues de la société civile ravive la tradition de l’économie sociale : celle des associations, coopératives et mutuelles. Ces initiatives tentent de promouvoir un changement social et cherchent à construire une manière de mieux vivre ensemble. Mais nous sommes à la croisée des chemins. L’économie sociale et solidaire peut soit devenir dans les prochaines années l’un des éléments de la transformation économique et sociale de notre pays, un vecteur de changement, soit à l’inverse, elle peut se voir instrumentalisée et perdre ainsi toute son originalité et son efficacité.

Instrumentalisée comment, par qui ?

Elle peut être utilisée par un service public modernisé, un "New public management" ce qui se passe déjà avec cette tendance à vouloir "moderniser" et "rationaliser" les associations prestataires de services et à les convertir en des plateformes techniques externalisées à moindre coût. Par exemple les associations sociales et médico-sociales pourraient devenir des sous-traitantes de l’Etat employant un sous-fonctionnariat privatisé. A l’autre bout, elle peut servir de faire valoir à des grosses entreprises qui, en développant ce que l’on appelle le "Social Business", voudraient nous faire croire que l’on peut moraliser le capitalisme sans changer la logique dominante.

Vous êtes bien sûr partisan d’une autre voie ?

Oui, je souhaite un autre scénario. Celui qui permettrait le développement d’une véritable économie sociale et solidaire qui soit une composante légitime d’une économie plurielle, non réductible à l’Etat et au marché. Ces dernières années, l’ESS a créé plus d’emplois que les entreprises privées, on ne peut donc continuer à la confiner dans un rôle marginal.

Quels sont ses atouts ?

Il s’agit d’abord d’un secteur qui crée des emplois non délocalisables, ancrés sur des territoires et dont les opérateurs ne sont pas obnubilés par la maximisation du profit mais par le sens de leur action. Cette économie, plus solidaire, œuvrant pour une meilleure cohésion sociale, ne représente pas un rêve, elle avance dans plusieurs continents. Certains États comme la Bolivie et l’Équateur ont promulgué des nouvelles Constitutions incluant l’idée que le système économique dans son ensemble doit être social et solidaire. Les coopératives, mutuelles et associations sont admises avec des entreprises privées et publiques mais ces Constitutions reconnaissent également des entreprises mixtes combinant l’apport de communautés locales et fonds publics. Leur volonté est de promouvoir un nouveau modèle socio-économique, moins productiviste et dont la finalité serait "le buen vivir", le bien-vivre.

Pensez vous que l’économie sociale et solidaire entrera dans le débat de la présidentielle 2012 ?

Les acteurs de l’ESS le souhaitent. D’ailleurs avec le laboratoire de l’économie sociale et solidaire, un Manifeste 50 propositions pour changer de cap, a été publié afin que l’urgence de valoriser une autre économie soit rendue publique.

 

-  [15.12.11]   Anne-Marie Thomazeau

A lire de Jean-Louis Laville :
Agir à gauche. L’économie sociale et solidaire. DDB, Paris, 2011, 10 euros.
L’économie solidaire, Poche, 2011 : 8 euros.
Politique de l’association, Seuil, Paris, 2010, 20 euros.
Dictionnaire de l’autre économie, Folio-Gallimard, 11 euros.

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