Souffrance au travail
Le cas emblématique de France Télécom
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Avec le projet Next – « nouvelle expérience technologique » –,
les « top manageurs » de France Télécom se sont littéralement livrés à des expérimentations sur des collectifs de travail. Si l’opérateur est devenu emblématique d’un management déshumanisé, infantilisant, aucune entreprise n’est à l’abri.
« Recherche jeune homme ou jeune femme motivé(e), technophile et résistant au stress. »
C’est en ces termes que France Télécom recrute en ce moment même des «  nouveaux talents  », pour reprendre les termes de la firme Orange «  pressée  », voire pressurée. Les 32 salariés qui se sont suicidés auraient-ils simplement manqué de résistance  ?
Si d’aucuns pouvaient encore prétendre ignorer la souffrance qui, depuis bientôt dix ans, accompagne les restructurations, le simple fait que 80 000 salariés sur 102 000 ont répondu à l’enquête «  Evaluation des risques psychosociaux  » conduite par le cabinet Technologia est «  un signal fort qui en dit long sur le besoin de parler et la maltraitance que vivent les salariés  », explique Philippe Méric, de Sud-Ptt. «  Le nombre de réponses a surpris même les enquêteurs et commence à faire réfléchir certains “ top manageurs ” qui ne voyaient dans ces drames qu’un effet de la médiatisation syndicale  », ajoute-t-il.Danièle Linhard, sociologue au Cnrs, qui participe en tant que conseil scientifique à l’Observatoire du stress depuis sa création par les syndicats Cgc et Sud, a pu observer «  une véritable stratégie de déstabilisation des personnels. Ces derniers ne supportent plus qu’une réforme chasse l’autre. Qu’on leur répète qu’être moderne, c’est bouger, être toujours sur le qui-vive  ».
L’enquête, souligne Philippe Méric, montre que les salariés, qu’ils soient de droit public ou de droit privé [1], à âge égal, expriment la même souffrance. Exit le mythe de la ringardise des fonctionnaires, inaptes à la modernité.
Selon l’enquête, un quart des salariés sont considérés comme étant en danger. Et les syndicats ont fait appel au cabinet d’avocats Teissonnière et ont porté plainte au pénal. Pour les «  top manageurs  » de France Télécom, le projet Next est une réussite. Et c’est vrai sur le plan boursier  : les dividendes ont augmenté de 40 %… Après 44 000 suppressions d’emplois. Au prix d’une négation du travail accompli pendant des décennies de service public. Du déni des métiers et des savoir-faire acquis  : 7 salariés sur 10 ont dû en changer et vite. Sinon  : la porte. Ou sa formule déguisée  : la mutation forcée.
[01.02.10]
Jacqueline Roz-Maurette
[1] Les salariés les plus anciens de France Télécom ont gardé leur statut de fonctionnaires
lors de la privatisation de l’entreprise.
On ne change pas des méthodes qui marchent  !
France Télécom, site de Reims Barthou, 2 décembre 2009. Mobilisation générale
des conseillers (on ne dit plus vendeurs) Mobicarte  :
il faut vendre des forfaits,
plus rentables.
Lorsqu’un conseiller arrive
à persuader un client
de passer au forfait, il effectue une «  Meg  » : une montée
en gamme. Alors une corne
de brume résonne sur le plateau.
Le conseiller a le droit
de se lever et d’aller prendre
au hasard, dans une grande enveloppe, un petit papier
qui représente  :
– cinq minutes de pause
– la bise de ton voisin
– perdu
– un café offert par ton responsable
– un Dvd offert
– un verre de pop-corn
– une double écoute avec
le responsable de ton choix
– une boule à facettes
– une sucette
Une collègue aurait gagné
un chèque-cadeau, dit-on.
Quant à ceux qui s’insurgent,
qui dénoncent ces méthodes infantilisantes – l’imagination
de certains managers
est sans limite –, il paraît
qu’ils manquent d’humour.