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Décembre 2012 - La vie après le cancer

Le difficile retour au travail

« Au travail, on parle de performance et de compétitivité, pas d’émotion. Or le cancer injecte de l’incertitude, de la fragilité dans l’entreprise. Elle n’aime pas ça », explique Catherine Bardelet, qui vient de créer, avec deux ex-malades, l’association Cancer@Work, destinée à sensibiliser le monde du travail au problème du cancer.

Car aujourd’hui, la moitié des malades ont moins de 65 ans. «1000 nouveaux cas de cancer sont diagnostiqués chaque jour, dont 400 touchent des personnes en activité. La probabilité d’être confronté au cancer au travail augmente de jour en jour», commente Catherine Bardelet. Sur dix salariés touchés par la maladie, huit reviennent travailler après.

Un retour parfois difficile, car le cancer laisse des traces. Une enquête menée par l’institut Curie sur 402 ex-patients entre 2005 et 2006 révèle que, si 79% d’entre eux ont repris leur activité deux ans après l’annonce de la maladie, 61% sont plus fatigables qu’avant, 41% ont des troubles du sommeil, 29% sont angoissés, 14% souffrent de douleurs chroniques, 6% sont dépressifs et 38% prennent des psychotropes. «Les employeurs croient qu’on est en pleine forme quand on recommence à travailler, ils attendent qu’on s’investisse à 100% comme si rien ne s’était passé. Sauf que l’on n’a pas été arrêté pour une grippe et que l’on n’est plus forcément le même, on garde une vulnérabilité psychologique, pointe Catherine Cerisey. Le problème est que le travail nous ramène précisément là où on était avant la maladie, alors que, souvent, il n’est plus notre préoccupation première.»

Les choses se compliquent surtout quand le congé maladie dépasse six mois. L’entreprise se réorganise sans le salarié, il n’est plus attendu. Résultat : une fois guéris, 20% des salariés se déclarent pénalisés. Certains sont licenciés (voir témoignage de Valérie, ci-dessous), d’autres se voient refuser une promotion ou sont rétrogradés, comme Christine, secrétaire de direction dans une université bretonne, qui, après un an d’absence à la suite d’un cancer du sein, n’a pas retrouvé sa place : « A mon retour, la direction des ressources humaines m’a proposé deux postes fictifs que j’ai refusés. L’accueil a été plus que froid. On m’a imposé de nouveaux horaires et on ne me donnait rien à faire. Aujourd’hui, je ne travaille plus pour le directeur, mais pour tout le monde, c’est moins gratifiant. C’est une mise au placard un peu déguisée. Au bout de vingt-cinq ans de travail, ça fait mal. Je me sens presque fautive d’avoir été malade. »

Les salariés des grands groupes s’en sortent mieux, en général, que ceux des petites entreprises, qui n’ont pas toujours la possibilité d’adapter un poste, d’aménager un mi-temps thérapeutique ou de proposer un reclassement, les cadres sont également un peu mieux lotis que les employés et les ouvriers. Les travailleurs indépendants ou en libéral, parfois contraints de fermer boutique, les femmes, qui sont majoritaires dans les emplois à temps partiel et peu qualifiés, trinquent. « Des picotements dans les doigts dus aux effets secondaires de la chimiothérapie peuvent rendre difficile la préhension des objets pour une caissière», explique Fabienne Pinilo, psychologue coordinatrice du Réseau Onco-Est parisien. Difficile aussi pour les femmes de reprendre leur travail quand elles ont subi un curage axillaire (ablation des ganglions) et qu’elles souffrent d’un lymphœdème (gros bras) qui les handicape pour de nombreux gestes de la vie quotidienne. Les conséquences du cancer sont parfois terribles financièrement (voir témoignage de Bernadette ci-dessus). « Il peut y avoir un effet boule de neige, on perd son travail, son couple s’écroule, et c’est la précarité », observe Fabienne Pinilo.

Ce n’est pas comme si on avait été arrêté pour une grippe.

Et puis, il y a le regard des autres. Celui des collègues à qui le cancer fait peur ou qui ne comprennent pas que la copine de bureau ait changé ou qu’elle ne soit pas là à temps complet : « Je dois reprendre en mi-temps thérapeutique en février mais j’appréhende, raconte Marie-Ange, auxiliaire de puériculture, arrêtée depuis dix-huit mois à cause d’un lymphœdème qui l’empêche de porter les bébés. De temps en temps, je passe dire bonjour à mes collègues et j’entends des réflexions du style “ce n’est pas la peine de revenir si tu ne peux pas travailler autant que nous”, ou alors “évite d’avoir le sourire, car il y en a qui disent que tu n’es pas trop malade”. J’ai l’impression d’être une charge pour mes collègues, mais revenir à mi-temps, c’est me donner une chance de retravailler. Mais si je revenais à plein temps, j’aurais peur de ne pas y arriver et d’être virée après. »

Actuellement, un temps partiel thérapeutique est proposé à 50% des malades du cancer, mais bien souvent leur charge de travail n’a pas diminué, ce qui accroît leur stress. Les collègues sont d’autant moins tendres que le salarié malade n’a pas été remplacé et que l’équipe a dû faire son travail, ce qui arrive dans 47% des cas. «Le monde du travail est très tendu, les salariés sont sous pression, déclare le Dr Pascal Fau-Prudhomot, médecin du travail. Au début, beaucoup sont disposés à aider les collègues qui reviennent, mais très vite ils oublient que ces derniers ont été malades et qu’ils ne sont pas partis pour une partie de plaisir. »

Une raison de plus pour Cancer@Work d’«accompagner les salariés dans leur reprise». Car, pour l’heure, aucune prise en charge spécifique n’existe, tout se fait au cas par cas. Au salarié de se débrouiller avec son médecin traitant, le médecin du travail et celui de l’assurance-maladie pour trouver des solutions.

Pourtant, reprendre une activité est fondamental. « On est tellement content de revenir travailler, indique Christine. On se dit, ça y est, la vie repart. On a envie d’oublier le cancer. »

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