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Octobre 2010 - Microcrédit : solution miracle ou cache-misère ?

« Le microcrédit est un outil, mais ce n'est pas la solution miracle »

Jean-Michel Servet, professeur à l'Institut universitaire d'études du développement de Genève et auteur d'un livre paru en 2006, {Banquiers aux pieds nus : la microfinance}, sur les limites du système du microcrédit.

Face à l’enthousiasme déclenché par le microcrédit, vous faites entendre une voix dissonante ? Pourquoi ?

Le microcrédit est un outil, mais ce n’est pas la solution miracle à la réduction de la pauvreté. Dans les pays du tiers-monde, les personnes qui font appel au microcrédit ne le font en général pas pour créer une entreprise. Le plus souvent, elles possèdent déjà une échoppe ou une vache. Elles utilisent l’argent du crédit comme fonds de roulement pour se soigner ou acheter des vêtements pour leurs enfants. C’est utile, mais cela ne génère pas de nouvelles activités et ne sert pas de levier à l’économie.

Résultats, dans certains pays, comme le Nicaragua, le Maroc ou le Mexique, le microcrédit a conduit la population vers un surendettement massif. Car, si dans le microcrédit, les taux sont plus bas que dans le secteur traditionnel, ils restent importants. Les emprunteurs s’endettent souvent, certains souscrivant jusqu’à dix prêts simultanés pour financer les divers remboursements.

Ne pouvant rembourser leurs crédits, les emprunteurs se tournent vers des prêteurs privés qui pratiquent des taux d’intérêt très élevés et se retrouvent piégés dans une spirale infernale. Ils vendent la vache, la machine, l’échoppe, et s’enfoncent dans la pauvreté.

D’autre part, les organismes de microcrédit cherchant une viabilité commerciale ont tendance à se tourner vers des clients plus riches qui vont prendre des prêts plus élevés, assurant une meilleure rentabilité à l’organisme prêteur.

Dans ce cas, l’Imf* risque de dévier de son objectif social premier pour se rapprocher de plus en plus des institutions financières classiques.

Certains pays ont-ils réussi ?

Ceux qui après une guerre ou une grave crise ont vu leur économie s’effondrer. Le microcrédit, comme au Bangladesh avec Yunus, s’est développé après la guerre avec le Pakistan en permettant de créer des emplois. Dans ce cadre très précis, il est efficace.

En France, à quoi le microcrédit peut-il servir ?

Un quart du microcrédit européen est distribué en France. L’engouement est réel. Et c’est l’Adie qui délivre l’essentiel des microcrédits, surtout destinés à la création d’entreprises, même si les microcrédits sociaux – pour acheter une voiture, payer des frais dentaires… – commencent à se développer. En ce sens, c’est un des instruments de la politique de l’emploi.

Le problème, c’est que le recours à l’Adie est ressenti négativement. S’adressant aux exclus du système bancaire classique, elle est perçue comme la banque des pauvres.

Que préconisez-vous ?

Que les banques classiques jouent leur rôle, en permettant aux gens modestes d’accéder aux services financiers : compte, carte bancaire, livrets, crédits. Aujourd’hui, même les classes moyennes sont exclues des banques et se retrouvent obligées de recourir à des crédits à la consommation à des taux proches de l’usure. Il faut que les banques participent à la cohésion sociale.

Comme pour le handicap, on peut supposer que certaines banques d’affaires qui n’acceptent que les gros comptes ne souhaitent pas jouer le jeu. Dans ce cas-là, on pourrait imaginer qu’elles cotisent à un fonds de solidarité pour l’intégration financière. Certaines associations, comme le Secours populaire, le Secours catholique, la Croix-Rouge, pourraient être garantes de l’accompagnement de ces emprunteurs « à risques ». C’est ce qu’elles font déjà en partenariat avec les banques coopératives et mutualistes.

* Institution de microfinances, organisation qui offre des services financiers à des personnes à faibles revenus.

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