jeudi 9 février 2012
La France est le seul pays où de grandes manifestations ont eu lieu depuis le début de l’année mais sans lendemains visibles. Les luttes continuent toutefois dans de nombreuses entreprises. En dépit d’une rentrée calme, le climat social demeure fragile, préviennent des experts du monde du travail.
Une simple toile de tente pour relancer l’action revendicative ? L’idée peut paraître saugrenue au premier abord ; c’est pourtant le pari fait, en septembre, par l’intersyndicale Cgt, Sud et Usp (Union syndicale de la psychiatrie) de l’hôpital d’Auch.
A l’été 2008, les personnels du centre hospitalier de la préfecture du Gers avaient fait grève pendant cinquante-neuf jours d’affilée pour obtenir la création de dix postes de soignants. Au final, l’agence régionale de l’hospitalisation a simplement alloué une rallonge de 35 000 euros, que la direction de l’hôpital s’est empressée de mettre de côté en prévision des jours difficiles. Pas facile, après cela, de relancer la mobilisation. Pour beaucoup, c’est la preuve que « la lutte ne sert plus à rien », soupire Angèle Léger, porte-parole de la Cgt.
Repartir en grève contre des suppressions de postes toujours d’actualité, contre l’accumulation des jours de repos non pris et la détérioration des conditions de travail ? « Ça aurait capoté, convient la militante syndicale. Il fallait innover. » Les salariés ont donc planté une guitoune devant le bâtiment de la direction pour exposer leurs revendications. Résultat, la tente est occupée jour et nuit par des agents qui prennent sur leurs heures de repos pour assurer une permanence. « C’est le seul planning de l’hôpital qui est plein », sourit Angèle Léger.
Cette histoire gersoise est révélatrice de l’état du mouvement social, traversé par une profonde insatisfaction mais confronté à de réelles difficultés à l’exprimer. Les luttes n’ont pas pour autant disparu. « Il y a toujours eu des mouvements revendicatifs ces dernières années, affirme Eric Beynel, de l’union syndicale Solidaires. La crise de 2008 leur a redonné de la visibilité. »
Ces luttes se diversifient. Si les grèves longues sont devenues l’exception, il existe une large palette d’actions pour afficher son mécontentement, collectivement ou individuellement. Ici, des salariés expriment leur attachement à la réduction du temps de travail en refusant les heures supplémentaires. Lorsqu’ils ne peuvent faire autrement que de les effectuer, ils exigent qu’elles soient récupérées. Là, ils n’hésitent pas à poursuivre l’employeur devant le conseil des prud’hommes. La votation citoyenne pour La Poste, le 3 octobre, a pour sa part servi de catalyseur au mouvement de défense des services publics.
Autre moteur de structuration de la contestation : Internet. L’ancien ministre de l’Education nationale en a fait les frais. Xavier Darcos se souviendra sans doute longtemps de son commentaire sur l’école maternelle – « Est-il vraiment logique de faire passer des concours bac + 5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants ou de leur changer les couches ? » avait-il asséné. La petite phrase a fait le tour des blogs et alimenté la grogne du monde enseignant, où émergent de nouvelles formes de lutte. « Les “ Nuits des écoles ”, au cours desquelles parents et enseignants occupent les lieux, les phénomènes de désobéissance, de résistance passive aux réformes qui ne sont pas acceptées se multiplient, note Gérard Aschieri, secrétaire général de la fédération de syndicats enseignants Fsu. Dire que c’est totalement nouveau serait excessif, mais il y a un appétit pour cela. »
Ces mouvements sont pourtant souvent invisibles, ignorés par les JT du 20 heures, qui privilégient les grèves et les grandes démonstrations, comme celles du premier semestre. Paradoxe : on aurait pu penser que la crise dynamiserait le mouvement social, mais ce n’est pas le cas. « Il se passe pas mal de choses au plan local, remarque Gérard Aschieri. La difficulté, c’est de coordonner tous ces mouvements. » « La France est le seul pays où des manifestations de grande ampleur ont eu lieu, mais sans embrasement général », note Jean-Pierre Basilien, d’Entreprise & Personnel. Cette association de directeurs des ressources humaines de grandes entreprises édite, chaque année, une note sur le climat social. Le cru 2009 est intitulé Entre colères et fatalisme.
Si « la situation sociale est restée étonnamment stable, le tissu social demeure néanmoins fragile, prévient J.-P. Basilien. Les jeunes sont les premiers touchés par la crise, les classes moyennes sont marquées par la peur du déclassement ». D’où un pronostic de « climat social en demi-teinte » pour les mois à venir. Jean-Claude Ducatte, directeur du pôle social d’Epsy, cabinet d’études et de conseil aux entreprises, se fait plus direct. « Jamais sans doute une rentrée sociale n’aura été en apparence aussi calme. Sans doute trop. Le corps social est parti groggy en vacances, et revient sans perspective d’amélioration. Les gens encaissent, mais à un moment il y aura un trop-plein », avertit-il.
Un constat que ne désapprouveraient pas Laurent et Julien, jeunes agents du réseau de distribution d’Edf et Gdf de la région parisienne. Tous deux ont fait un mois de grève, avant l’été, pour une augmentation de salaire. Le mouvement a donné lieu à une répression jamais connue dans l’entreprise : près de 250 conseils de discipline sont instruits pour fait de grève. Les deux garçons ont repris le travail avec en poche une petite prime de 450 euros. Déçus, la colère toujours tapie au fond d’eux-mêmes, prête à rebondir à la première occasion. « On se paie notre tête », rouspètent-ils.
Lire aussi : Interview de Jérôme Pélisse, sociologue
[01.12.09]
Didier Berneau
Un livre témoignage Depuis le printemps 2008, des centaines de travailleurs sans papiers luttent pour la régularisation de leur situation. Plus de 2 500 de ces salariés ont obtenu une carte de séjour et, très souvent, de meilleures conditions de travail. Un livre témoigne de cette difficile bataille. Des hommes et des femmes y racontent leur vie et leurs espoirs. Dignité et solidarité sont les deux maîtres mots de cet ouvrage. Des hommes libres, par Marion Esquerré et Bernard Rondeau, le Cherche-Midi, octobre 2009, 144 pages, 25 euros.
Les suicides enregistrés ces derniers mois dans plusieurs entreprises, dont France Télécom, révèlent une souffrance des salariés, pour une large part causée par l’individualisation de la gestion du personnel.
Les collectifs de travail ont été détruits par ces méthodes de management. « Le travail n’est plus tant une expérience collective qu’un corps-à-corps solitaire », note la sociologue Danièle Linhart. Autrefois, la souffrance
au travail était « interprétée collectivement. Elle était vecteur de luttes.
De nos jours, elle est vécue comme le signe d’une insuffisance* ».
Dans leur solitude, des salariés retournent cette souffrance et le sentiment d’échec contre eux-mêmes.
* Dans l’Humanité (15 et 16 octobre 2009).
Chiffres
21 % des Français (27 % des salariés) sont prêts à participer à une action collective (pétition, manifestation, grève, occupation du lieu de travail) dans les mois à venir.
42 % des Français (51 % des salariés)
mettent les salaires et le pouvoir d’achat
au premier rang de leurs revendications.
Suivent l’emploi et la lutte contre le chômage, les retraites, la Sécurité sociale.
56 % des Français estiment que
les services publics manquent de moyens et qu’il faut augmenter leur budget. Pour 70 % d’entre eux, la santé est le service public dans lequel il faut investir en priorité.
Source : « Le baromètre du contexte social » ,
sondage de l’institut
Viavoice pour la Fsu, septembre 2009.
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