Santé / Qui pourra encore nous soigner ?

Le progrès, mais pour qui ?

Demain, les chances de vivre plus longtemps en bonne santé seront-elles les mêmes pour tout le monde  ? Pour l’heure, les disparités ont plutôt tendance à s’accroître, chez nous et dans les pays pauvres.

En France : les inégalités se creusent

En vingt ans, notre espérance de vie n’a cessé de s’allonger, et ça va continuer. En 2020, les plus de 65 ans représenteront 20,4  % de la population, contre 16,8  % en 2010. On vit (et on vivra) plus longtemps car on vit mieux. Mais pas partout.
En effet, la France est, parmi les pays riches, un de ceux où les inégalités de santé sont les plus fortes. «  Nous vivons dans l’ignorance de ce qui demeure l’inégalité la plus élémentaire, à savoir l’inégalité devant la mort   », écrit le sociologue Didier Fassin*.
Car si l’espérance de vie augmente, c’est d’abord chez les plus favorisés  : à 35 ans, un cadre peut espérer vivre 9 ans de plus qu’un ouvrier. De même, la mortalité infantile est de 7,1 pour 1 000 naissances chez les premiers, contre 10,2 chez les seconds.

On meurt aussi plus jeune dans le nord de la France, où la précarité est importante, qu’ailleurs, et les dépressions sont deux fois plus fréquentes chez les allocataires du Rsa.
Tous les patients ne bénéficient pas non plus des mêmes soins. Pour le cancer, une étude du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (Beh) de janvier  2007 montre que les patients les plus aisés ont 1,5 à 2 fois plus de chances de guérir que les autres.
Prise en charge tardive, erreurs d’aiguillage, examens incomplets, protocoles pas toujours bien suivis… les patients des milieux défavorisés cumulent les plus mauvais pronostics, et ce quel que soit le type de cancer.

Disparités d’accès aux soins, mauvaise protection sociale y sont pour quelque chose, mais pas seulement. Le manque d’exercice, l’alimentation trop grasse, l’alcool, la cigarette… sont des habitudes familiales, des valeurs transmises difficiles à changer.
Pour preuve  : les programmes de prévention ont du mal à emporter l’adhésion des plus démunis. Selon Didier Fassin, «  les inégalités de santé sont des inégalités sociales. Les soins ne jouent qu’un rôle secondaire   ».

Reste que la situation n’est pas près de s’arranger. Déremboursement des médicaments, augmentation du forfait hospitalier, proportion croissante des médecins libéraux, dépassements d’honoraires, banalisation des refus de soins pour les bénéficiaires de la Cmu…, la part restant à la charge des malades est de plus en plus grande.

A l’avenir, les écarts risquent donc de se creuser encore. En 2007, 32  % des personnes qui n’avaient pas de couverture complémentaire faute de pouvoir se la payer ont renoncé à se soigner les dents, à corriger leur vue et à consulter un spécialiste.

Dans le monde : les «  maladies de riches   » gagnent les pays pauvres

Qui imaginerait que, demain, un Africain pourrait avoir plus de risques de mourir d’une maladie cardio-vasculaire qu’un Européen  ? Et pourtant… Avec la croissance de l’urbanisation, de nouveaux comportements vont se développer dans les pays pauvres   : sédentarisation, adoption d’une alimentation plus riche en graisses et en sucre, tabagisme… vont entraîner une épidémie de «  maladies de riches   ».
Obésité, diabète, cancers tueront plus que le sida ou le paludisme. Le mouvement est déjà amorcé. Il prendra toute son ampleur avec le vieillissement de la population.

En 2050, 2  milliards de personnes de plus de 60 ans peupleront la planète, dont 85 % dans les pays pauvres. Selon l’Organisation mondiale de la santé (Oms), en 2010, le cancer sera la première cause de mortalité dans les pays en développement, et le nombre de cas devrait doubler d’ici à 2030.
Les maladies du manque d’hygiène vont aussi se développer. Déjà, 3,3  milliards d’habitants vivent en zone urbaine, et 4 500 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour de diarrhées. En 2030, ils seront 5 milliards, dont un tiers vivront dans des bidonvilles sans eau potable.

Aujourd’hui, les inégalités de santé entre pays riches et pays pauvres sont criantes. Le taux de mortalité infantile est de 2 pour 1 000 en Islande, contre 120 au Mozambique  ; le risque de décès pendant la grossesse de 1 sur 17 400 en Suède, de 1 sur 8 en Afghanistan.
Demain, elles risquent encore de s’accroître. Dans beaucoup de pays, le manque de médecins et de structures publiques de santé entraîne une marchandisation de la santé qui exclut de l’accès aux soins des populations toujours croissantes.
5,6  milliards d’humains vivent dans des pays où les frais de santé ne sont pas pris en charge. Chaque année, plus de 100 millions de personnes sombrent dans la pauvreté à cause de dépenses de santé insurmontables.

Selon l’Oms, le seul moyen de lutter contre la montée inexorable des inégalités est de mettre en place, à l’horizon 2030, des systèmes de sécurité sociale partout où ils n’existent pas.
Les pays, et surtout les plus pauvres, en auront-ils la possibilité financière, mais aussi et surtout la volonté politique  ? On peut en douter lorsqu’on constate déjà, au sein d’une grande puissance comme les Etats-Unis, que le président Obama peine à imposer sa réforme pour la santé.

 

-  [02.11.09]   Brigitte Bègue /   Anne-Marie Thomazeau

* Inégalités et santé, la Documentation française, 9,90  €.

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