Les biologistes se rebiffent contre l'industrialisation de leur activité

La réforme de la biologie médicale va entraîner la création de super-labos, au détriment des laboratoires de proximité. Une manifestation est prévue mercredi devant le ministère de la Santé.

« Les financiers font à la biologie ce qu'ils font à la planète, se désole Patrick Lepreux. Tout ça, c'est pour que des gens riches le soient davantage ». Dans la ligne de mire du président du Collectif des biologistes en colère : la réforme de la biologie médicale, initiée en janvier 2010 par la publication de l'ordonnance Ballereau.

Le texte impose aux laboratoires d'analyse médicale une accréditation, preuve de la qualité de leur travail, qui coûte 175 000 euros par an, alors que dans le même temps les tarifs des actes de biologie appliqués par l'assurance-maladie ne cessent de diminuer. Nombre de laboratoires de ville ne peuvent s'acquitter d'une telle somme et vont être contraints, de fait, à se regrouper et mutualiser leurs moyens. « On va avoir des usines d'analyse en périphérie, à des centaines de kilomètres du centre de prélèvement », prédit Patrick Lepreux.

A l'heure actuelle, les laboratoires de ville effectuent les prélèvements de sang ou d'urine, les analysent et délivrent les résultats aux patients. Dans le cas d'analyses complexes et moins urgentes, ils envoient les prélèvements dans un autre centre, doté de machines plus perfectionnées. Mais le gros du travail se fait sur place.

Avec la réforme du secteur, de gros laboratoires voient le jour, qui récupèrent les prélèvements de plusieurs petits labos, les analysent, puis les leur renvoient. « On devient des laboratoires boite-aux-lettres. On ne voit en nous que des gens qui appuient sur des boutons, des ouvriers », dénonce le président du Collectif des biologistes en colère, qui rappelle que dix années d'études post-bac sont nécessaires pour exercer le métier. Afin de manifester leur mécontentement et de défendre leur profession, les biologistes se réuniront mercredi 14 novembre, aux côtés des « Pigeons de la santé », devant le ministère de la Santé.

Dépistage de masse

Au-delà des inquiétudes pour leur profession – y compris la diminution inévitable des effectifs, que le collectif évalue entre 10 et 20 000 salariés – les biologistes craignent une mise en danger des patients. « Les tubes doivent être acheminés dans l'heure. Mais s'il y a un embouteillage ? » s'étrangle Patrick Lepreux, qui s'interroge par ailleurs sur la qualité de prélèvements remués lors du transport. Et de raconter les cas de patients dont l'analyse ultra-rapide des prélèvements leur aurait sauvé la vie. Comme cette homme, arrivé un 24 décembre au matin dans son laboratoire, dialysé l'après-midi après que l'on eut découvert qu'il était insuffisant rénal. Ou cette femme ayant un nombre anormalement bas de globules rouges que l'on a vite conduite aux urgences. « Des choses comme ça, vous en avez une fois par mois », assure Patrick Lepreux.

Une affirmation à laquelle ne croit pas Pierre Forest, président de Novescia, l'un des laboratoires géants. « Le problème n'est pas tant le temps entre la prise de sang le matin et le rendu le soir que le temps que la personne va mettre pour se décider à faire son test », juge-t-il, balayant d'un revers de main l'argument selon lequel des patients auraient besoin d'un résultat dans l'heure.

Lui se dit « complètement favorable » à l'accréditation imposée aux laboratoires. « C'est une certaine garantie que l'on accorde aux patients, un garde-fou, estime-t-il. Le monde de l'entreprise a assimilé ce genre de choses, avec les certifications de qualité. Dans les années 90-2000, les entreprises ont toutes dit que c'était très cher. Finalement, dix ans après, elles ne voudraient plus s'en passer ».

Pierre Forest assume complètement ce parallèle entre le monde médical et le monde de l'entreprise, qui en fait bondir plus d'un. « On est confronté à un dépistage de masse », se défend-il. Vu les quantités de prélèvements à analyser et la baisse des budgets, il faut, selon lui, faire des économies d'échelle. « Je ne pense pas que la qualité du soin soit l'ennemie de la quantité », lâche-t-il.

Déshumanisation

Pendant ce temps, des laboratoires de proximité voient leur activité réduite, voire stoppée. Le laboratoire de Chagny, en Saône-et-Loire, a ainsi dû fermer les après-midi et le samedi matin. Celui de Penmarc'h, dans le Finistère, a mis la clé sous la porte en janvier 2011. Des biologistes licenciés témoignent de la dégradation des conditions de travail. Une pétition circulant sur Internet et dans les laboratoires a recueilli un demi-million de signatures.

Qu'importe, Pierre Fourest maintient sa position : les super-labos sont gage d'une meilleure qualité. « Nous avons des gens spécialisés – bactériologues, hématologues, diplômés en chimie… Ces hématologues très pointus, vous ne les trouverez pas dans les laboratoires de ville », assure-t-il. D'autant que ces spécialistes côtoient des machines ultra perfectionnées : « Dans la grande majorité des cas, les tests se révèlent normaux. Mais il ne faut pas rater un résultat pathologique. On ne peut pas demander à l'homme d'être garant de cette qualité. »

Patrick Lepreux, lui, tire la sonnette d'alarme : « Ils vont transformer un métier humain en métier industriel… »

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