Société / Compagnie théâtrale Paroles

Les différences mises en pièces

A Limoges, la compagnie théâtrale Paroles crée des spectacles autour du handicap et de la maladie, s’ouvrant aux comédiens «  différents  » et invitant au mélange des publics. Le théâtre s’enrichit ainsi d’autres regards et y gagne de nouvelles sources d’inspiration.

Dans une salle de classe, des femmes jouent au ballon, attendent – autant ­qu’elles redoutent – les résultats d’un contrôle, se voient infliger une punition. Elles jouent le rôle d’écolières tantôt studieuses, tantôt rebelles. C’est un quotidien d’enfant, avec ses espérances, ses rêves et ses peurs.

Cette pièce de théâtre s’intitule le Cancre, anagramme du mot cancer. La compagnie Paroles a choisi cette transposition pour aborder la douloureuse expérience de femmes qui ont eu un cancer du sein. Il y a Bernadette, Caroline, Florence, Françoise, Michèle, Christiane et sa fille Juliette, Marie-Christine – infirmière au Chu de Limoges –, ainsi que Stéphanie, qui souffre de stérilité à cause du Distilbène prescrit à sa mère pendant sa grossesse.
Agées de vingt-deux à soixante-quatorze ans, ces femmes ont écrit une pièce à plusieurs mains. Encadrées par le metteur en scène ­Denis Lepage et deux comédiennes de la compagnie Paroles, Martine Panardie et Sylvie Audureau, elles témoignent des étapes qu’elles ont dû franchir depuis l’annonce de la maladie jusqu’à la fin des traitements.

« Une véritable thérapie »

Les médecins et leur jargon, la réaction du conjoint et de l’entourage, la dégradation physique, les effets secondaires des chimiothérapies, la sexualité sont autant d’aspects qu’elles abordent, bousculant tabous et non-dits, avec un humour parfois cru.
« Cette création a été une vraie thérapie, pour mes patientes, notamment pour celles qui étaient en traitement à l’époque, analyse Joëlle Mollard, chirurgien dans le service de gynécologie-obstétrique du Chu de Limoges, à l’origine du projet du Cancre. Cela a tissé entre elles des liens forts d’amitié. Pour ma part, je ne pensais pas en apprendre autant  ! J’ai entendu des choses que je n’entendrais jamais en consultation. Cela suscite une remise en question importante chez les soignants. »

C’est elle qui a sollicité la compagnie à l’occasion de journées de sénologie* tenues à Limoges, en 2006. De ce dialogue est né le Cancre, spectacle destiné aux professionnels de la santé autant qu’au grand public et qui peut être suivi, ou pas, d’un débat.
Si Joëlle Mollard s’est adressée à la compagnie créée en Limousin en 1993, c’est que celle-ci intervient dans le champ sanitaire et social. Car Paroles monte des spectacles sur le handicap, où elle fait jouer des personnes handicapées.

Martine Panardie, éducatrice de formation, Denis Lepage, son compagnon, ancien professeur de lettres, et Philippe Demoulin, photographe, sont à l’origine de la compagnie. Ils se sont rencontrés dans une troupe de théâtre et ont eu envie de mélanger les publics, les comédiens (ordinaires et «  extraordinaires  »  !), d’utiliser le langage théâtral parce qu’il parle à tous et autorise tous les sujets.
« La sensibilisation à l’autre, qu’il soit malade ou handicapé, est source d’enrichissement. Grâce au théâtre, nous lui apportons et il nous apporte, par son regard différent », estiment Martine et Sylvie.

Allons amours, Les mannequins meurent aussi et Princesse patate sont des créations dans lesquelles jouent des comédiens trisomiques, en particulier Pierre Lajudie, Sabine Fautrelle et Anne Duplessy.
« Si elle sait lire et écrire, Sabine s’exprime difficilement par la parole. Le langage du théâtre est une chance pour elle  ! En plus, cela lui permet de retrouver ses amis chaque semaine et de voyager à l’occasion des tournées », témoigne sa mère, Claudie Fautrelle.

Le théâtre, un vecteur social

Didier Valadeau, comédien et formateur, a rejoint plus récemment l’équipe artistique. Il anime les ateliers théâtre jeune public, ­notamment « Le petit parolier », qui se tient chaque semaine au Val de l’Aurence, quartier défavorisé de la ville, où se trouve le local de répétition de Paroles.
Intervenant auprès d’enfants ­issus de mul­tiples cultures, il travaille actuellement sur l’identité, les ­racines et l’histoire familiale. « Chaque enfant est amené à interroger ses parents et à s’approprier son histoire grâce au théâtre. Cela l’aide, de se projeter vers l’avenir, puisque le théâtre permet de prendre de la distance. »

La compagnie Paroles s’engage clairement dans l’action sociale (lutte contre les discriminations, au travail ou culturelles) et la prévention (des toxicomanies, de l’alcoolisme). Elle intervient auprès de publics scolaire, en insertion, voire carcéral.

 

-  [03.03.08]   Karine Pollet

* Branche de la médecine qui étudie le sein et ses maladies.

A savoir

« Autres paroles »
A la fin de chaque hiver, la compagnie limougeaude organise un festival de théâtre d’une semaine, baptisé « Autres paroles ». Jusqu’à présent, des subventions lui permettaient de programmer les spectacles de compagnies travaillant autour des mêmes problématiques. Ce n’est plus le cas cette année. Sont néanmoins présentés, à l’espace Noriac (salle prêtée par le conseil général de Haute-Vienne, 12, rue Jules-Noriac à Limoges), du 31 mars au 6 avril : Princesse patate, Vagabondages, Putain d’usine et la Chorale des résistances sociales.

« Vagabondages à travers les langages »
Paroles anime des ateliers en langue des signes français. C’est donc presque naturellement que la route de Vasily Bubnov, comédien russe et sourd de vingt-trois ans, a croisé celle de la compagnie. De son histoire et de leur rencontre est né Vagabondages. Ce one-man-show s’adresse à tous (adultes, enfants, entendants et sourds), car s’y mêlent oral, mime, écrit, signes et symboles…
« Le théâtre est la troisième langue, qui parle à tous », résume Denis Lepage. Issu d’une famille «  mixte  », composée d’entendants et de sourds (son père l’est), Vasily estime qu’il a eu la chance d’accéder à la culture, contrairement à la plupart des personnes sourdes, où qu’elles vivent.

Contact
Compagnie Paroles, ferme du Mas-Bouyol, 64, rue Roger-Salengro, 87000 Limoges.
Tél. et fax : 05 55 50 59 72  ;
e-mail : cie.paroles@wanadoo.fr

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