Social

Les nouveaux visages de la pauvreté

Les associations qui viennent en aide aux personnes en difficulté le constatent tous les jours : le nombre de précaires augmente en France, et cette précarité touche surtout les jeunes et les femmes seules avec des enfants.

Plate-forme du service public de la cité des Lauriers, dans le XIIIe arrondissement de Marseille, 11 heures. Ils sont nombreux à se presser devant la porte où le Secours populaire (Spf) fait une distribution… Pour 1 euro, les bénévoles proposent aux familles du quartier un colis composé de pâtes, d’huile, de conserves, de lait, de chocolat et de petits pots pour bébés. « Aux Lauriers, ça a toujours été difficile, même avant la crise, explique Nawel, jeune bénévole. Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui les gens en difficulté savent que tout le monde est touché. Ils n’ont plus honte de demander. »
Taleb, une femme d’une quarantaine d’années, confirme : « Cette distribution nous aide. Je suis agent de service au conseil général. Je gagne 1 100 euros par mois. Mon mari est agent de sécurité à temps partiel, il gagne 550 euros. Nous avons cinq enfants et 675 euros d’allocations familiales… Notre loyer est de 387 euros. Comme nous sommes au-dessus des plafonds, nous n’avons pas la couverture maladie universelle (Cmu). Nous payons plein pot la cantine – 5,40 € par jour et par enfant –, 150 euros de mutuelle, plus les vêtements, l’alimentation… A sept, c’est juste. »
« Aux Lauriers, explique Sonia, une autre bénévole, les familles ne s’en sortent plus. Beaucoup de femmes vivent seules avec leurs enfants. Les jeunes sont sans emploi. Il y a aussi de nombreux retraités avec de toutes petites pensions.  »
La galère du quotidien, Sonia la connaît : « Je vis seule avec deux enfants, de neuf et trois ans… Je n’ai pas de pension alimentaire. » La jeune femme a trouvé quel­ques heures de ménage, le soir, dans un bureau du centre de Marseille. Avec le revenu de solidarité active (Rsa), ses revenus atteignent 653 euros. « Mais j’ai 200 euros de loyer, plus de gros arriérés que je dois éponger. »
Sonia fait partie des 7 millions de Français qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, estimé à 850 euros par mois. En vingt ans, le visage de la pauvreté a changé. Avec le développement des systèmes de retraite, dans les années 1970, le risque de devenir pauvre (même s’il reste élevé) a diminué pour les personnes âgées. En revanche, il s’est accru pour les jeunes et les familles avec enfants. La pauvreté a rajeuni, s’est féminisée et urbanisée. Aujourd’hui, la figure emblématique de la pauvreté est une maman, seule et salariée à temps partiel subi, occupant un emploi pénible (caissière, femme de ménage, assistante maternelle) en horaire décalé et éclaté.
Au Secours catholique, 60 % des familles accueillies sont mono­parentales, comme en témoigne Philippe Solignac, responsable d’une antenne de l’association dans la cité de l’Europe à Aulnay-sous-Bois, en région parisienne : « Les salaires et allocations qu’elles perçoivent ne leur permettent pas de dépasser le seuil de pauvreté. Les emplois occupés par beaucoup de mères seules sont non seulement mal payés, mais aussi incompatibles avec une vie de famille. Les temps de transport allongent la durée d’absence réelle et, par conséquent, le temps et les frais de garde des enfants. »
Dans l’ensemble, les couples résistent mieux à la pauvreté. Vivre à deux permet de dépenser moins : on économise sur les charges, le loyer, le budget alimentaire… « Schématiquement, estime-t-on au Secours catholique, lorsqu’un couple avec enfants se sépare, on passe d’une situation relativement solide à deux situations fragiles  : un homme seul et une mère seule avec ses enfants. »
La crise a aggravé les choses  : l’augmentation des prix du logement – 500 000 ménages sont en situation d’impayé, soit une augmentation de 96 % sur quatre ans –, de l’énergie – 4 millions de Français ont du mal à se chauffer – et des produits alimentaires de base – lait, pâtes, riz – a amené de nouvelles personnes vers les distributions alimentaires. Depuis deux ans, le Secours populaire constate une explosion des demandes d’aide de 20 % par an. Les bénévoles ont vu arriver de nouvelles catégories de personnes  : retraités – l’association a mis en place un point seniors à Caen –, salariés – dont certains travaillent à temps plein et en Cdi, mais avec des tout petits salaires (femmes de ménage, caissières, serveurs, employés de centres d’appels ou ouvriers du bâtiment) – et de plus en plus d’étudiants. En 2008, 97 874 jeunes ont été accueillis dans les permanences du Spf, dont 15 357 étudiants… Selon l’Observatoire de la vie étudiante, 107 000 étudiants seraient en situation de précarité. Depuis un an, on constate également l’arrivée de chômeurs victimes des derniers plans sociaux, mais aussi de chefs d’entreprise en faillite, ou de commerçants qui ont dû fermer boutique.
Les associations ont aussi constaté une hausse importante du nombre de demandeurs d’aide parmi les personnes de 50 à 59 ans en situation d’invalidité  : près du quart des personnes de cet âge rencontrées par le Secours catholique ne travaillent pas en raison de leur état de santé, soit à cause des conséquences d’un travail pénible, soit parce qu’elles souffrent de dépression. La situation risque encore de s’aggraver avec l’arrivée à la retraite, dans les prochaines années, de personnes qui auront connu une grande précarité durant leur vie professionnelle.

 

-  [01.03.10]   Anne-Marie Thomazeau

Europe : 78  millions de pauvres

78 millions d’Européens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Et plus de 7 Européens sur 10 ont le sentiment que la précarité est en augmentation dans leur pays. C’est en France que cette augmentation est ressentie de la manière la plus aiguë : 92 % des Français considèrent que la précarité est en hausse. En 2009, près de 1 Européen sur 2 avoue avoir éprouvé des difficultés financières  ; 52 % des Polonais ont eu du mal à payer des actes médicaux (33 % des Français, 22 % des Espagnols, 20 % des Britanniques). Et 50 % des Européens redoutent de se retrouver en situation de précarité dans les prochains mois. Les populations jugées les plus vulnérables varient selon les pays  : il s’agit des jeunes en France, des personnes sans diplômes au Royaume-Uni, des sans-papiers en Espagne et des personnes âgées en Pologne. Une majorité de Français redoutent de connaître une situation de pauvreté  : 53 % en 2009, contre 45 % en 2007. Pire, 85 % estiment que le risque de pauvreté est plus élevé pour leurs enfants que pour leur propre génération. Cette inquiétude se répand surtout dans la classe moyenne, qui se sent menacée par le déclassement. Sondage Ipsos Secours populaire.

Témoignages
Monique, soixante et un ans
Je fais des ménages
J’ai toujours travaillé comme aide-soignante dans des hôpitaux. Il y a deux ans, j’ai divorcé. A la même époque, j’ai été mise en invalidité pour des problèmes de dos. Le jour de mes soixante ans, j’ai basculé en retraite. Je pensais avoir des revenus corrects. La surprise a été rude. Je touche 500 euros de retraite de base et 150 de complémentaire. Ma fille a vingt ans. Elle fait encore des études. Impossible de vivre avec si peu… Aussi, je fais des heures de ménage et je garde des enfants à la sortie de l’école. Cela arrondit un peu les fins de mois.

Maud, trente et un ans
Je retourne chez mes parents
A vingt-trois ans, après des études de stylisme, j’ai quitté le domicile de mes parents. J’ai enchaîné les petits boulots  : vendeuse, serveuse, assistante d’une écrivaine. Rien de très lucratif, mais assez pour pouvoir louer un studio. Il y a deux ans, j’ai trouvé un Cdi dans une petite société de produits de beauté bio. Mais, avec la crise, les commandes se sont raréfiées. J’ai dû accepter un temps partiel pour 600 euros par mois. Je vis seule, il m’est impossible de continuer à payer un loyer. Je suis retournée chez mes parents. Sans famille, je serais à la rue. Psychologiquement, c’est difficile à accepter. Je ne sais pas quand je parviendrais enfin à devenir autonome.

Alain, quarante-cinq ans
J’envisage une colocation
Je suis éducateur auprès d’enfants autistes. Je gagne 1 300 euros par mois. Après mon divorce, j’ai conservé mon deux-pièces à Paris pour un loyer de 650 euros par mois. Chaque mois, je verse 200 euros de pension alimentaire à mon ex-femme, qui habite Toulouse, je paie 300 euros pour un aller et retour en avion à mes deux enfants. Le train, ça n’est pas possible pour un week-end. Il me reste 150 euros pour les autres frais  : électricité, alimentation, vêtements, loisirs. Je suis complètement endetté. J’envisage aujourd’hui de vivre en colocation.

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Décryptage

Pourra-t-on continuer à se soigner  ?

Avec la création de la Sécurité sociale, en 1945, nous nous sommes dotés d’un système de protection sociale à vocation universelle. Mais aujourd’hui, de nombreux Français ne peuvent plus se soigner. Les raisons sont financières, mais pas seulement. (...)  [01.02.12] • Réagir

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