Santé / Un village des Ardennes empoisonné par le plomb

Lutte pour la vie à Bourg-Fidèle

A Bourg-Fidèle, dans le nord des Ardennes, Denise Schneider se bat sans relâche depuis huit ans pour faire reconnaître la responsabilité de l’usine Métalblanc dans la pollution par métaux lourds qui empoisonne la vie des habitants. Un combat de tous les jours.

Dans la salle à manger aux meubles de bois sombre, les piles de dossiers jaunis ont remplacé les bibelots, et l’ordinateur a détrôné le téléviseur. « Ma journée est rythmée par les coups de fil, les e-mails et les visites aux amis de l’association, aux avocats... », résume Denise Schneider, enseignante à la retraite. Elle a fait de sa fermette le siège de l’Association de protection et de défense de l’environnement* dont elle est l’actuelle présidente.
En 1996, année de son installation à Bourg-Fidèle, village de 800 âmes dans les Ardennes, son existence bascule. « Après avoir bu dans la Murée, le petit ruisseau qui passe derrière la maison, mon chien est tombé malade. Pendant huit jours il est resté prostré, tremblant comme une feuille », se souvient Denise. Puis les événements se sont précipités. Les mois suivants, une vingtaine de vaches appartenant à Robert Viot, éleveur installé à l’écart du village, meurent une à une. « Les bêtes ont maigri. Elles restaient couchées sur le flanc et se laissaient mourir », raconte l’agriculteur. Les vaches s’étaient, elles aussi, abreuvées dans la Murée. La maladie se propage comme une traînée de poudre. D’autres fermes sont touchées. Au total, une centaine de vaches, chevaux, moutons et lapins périssent. Les prélèvements effectués sur les carcasses par les services vétérinaires montrent des taux de plomb et de cadmium anormalement élevés. Une contamination par des métaux lourds qui coïncide avec l’extension de l’entreprise Métalblanc, implantée au cœur du village sur le site d’une ancienne fonderie. Depuis près de trente-cinq ans, l’usine, qui emploie 39 salariés, recycle des batteries de voiture usagées et les transforme en lingots de plomb – une production annuelle de 25 000 tonnes. « Il y a du plomb mais aussi du cadmium, de l’arsenic, du mercure et du zinc », énumère Denise Schneider. Les habitants et les éleveurs se regroupent en association. Denise, la nouvelle venue, est aux premières loges.

La direction de Métalblanc a exercé un chantage à l’emploi
En dépit de la pression économique, une plainte est déposée le 25 août 1997 au Tgi de Charleville-Mézières (voir ci-contre). Elle vise la société Métalblanc, son Pdg de l’époque, Jean-Louis Bourson, décédé depuis, et son fils Renaud, actuel dirigeant. Dans la foulée, un arrêté municipal interdit la consommation des légumes et fruits du jardin ainsi que l’accès à l’aire de jeux créée un an auparavant au pied de l’usine. Troublant. A la tête de l’association, Denise Schneider crie haut et fort la peur et le désarroi des victimes, provoquant l’inquiétude des salariés, qui craignent la fermeture de l’usine. Ils sont d’autant plus sous pression que l’entreprise emploie un grand nombre d’intérimaires. « Le maire et le Pdg parlent de futurs chômeurs si l’usine ferme, déclare Denise. Il serait plus juste de parler de rescapés. »

Près d’un enfant sur quatre est atteint de saturnisme
Une enquête épidémiologique, lancée en juin 1998, révèle que 22 des 96 enfants du village sont atteints de saturnisme. Leurs parents recevront un courrier laconique de la Ddass leur recommandant de les baigner souvent, de leur couper les ongles court, de préférer la serpillière au balai pour le ménage et d’ôter les moquettes. D’autres mesures du même ordre sont prises par le maire de l’époque : il suggère ainsi à ses administrés de retirer leurs chaussures avant d’accéder au gymnase communal, où les analyses ont révélé des taux de plomb 15 fois supérieurs à la normale. En revanche, aucune disposition particulière n’est prise concernant l’école du village.
Depuis, la nouvelle municipalité a transformé l’espace de jeu en parking et en boulodrome. « Aujourd’hui, affirme Jean-Luc Olvec, le maire, l’usine fonctionne en circuit fermé. Les risques de pollution sont écartés. J’ai toujours vécu ici et je n’ai jamais été malade. » Fervent défenseur de Métalblanc, qui verse annuellement 120000 euros de taxes à la commune, il conteste la toxicité de l’usine. Pragmatique, il reconnaît cependant que « la pêche est définitivement interdite dans la Murée », mais il se console aussitôt : « Il y avait très peu de pêcheurs dans le coin. »
Quelques familles ont préféré quitter le village. Par exemple Marjorie et Patrick Cloatre, qui ont vécu pendant cinq ans avec leurs trois enfants à 500 mètres de l’usine. « Sulyvann avait deux ans et demi quand nous sommes partis. Son carnet de santé était déjà épais comme un annuaire téléphonique : rhino, angines, otites... il était tout le temps malade. Il faisait des malaises, il ressemblait à un zombie », se souvient Marjorie. Sulyvann est né en 1996, « cela coïncide avec les pics de pollution relevés lors de l’extension de l’usine », souligne Denise Schneider. Chétif, le teint pâle, Sulyvann cherche sans cesse sa maman du regard. A huit ans et demi, le petit garçon ne sait ni lire ni écrire. Son retard de croissance s’accompagne d’un crétinisme hypothyroïdien avec troubles du langage et intellectuels consécutifs à une intoxication par des métaux lourds. « Dans ma tête, c’est comme un puzzle, tout se mélange. A l’école, quand j’ai trop mal au ventre, je fais tomber mon crayon par terre comme ça je peux me plier en deux sans être obligé de dire à la maîtresse ou aux copains que j’ai mal », témoigne l’enfant.

12 000 euros d’indemnisation après quatorze ans de chômage
Sous l’impulsion de Denise, une dizaine de familles se sont constituées partie civile. « Du procès, j’attends des excuses pour ce que l’usine a fait à mon enfant », glisse Marjorie. Pour sa part, Raymond Beroudiaux n’attend plus grand-chose. « Après le procès, on veut oublier ces années de cauchemar », dit-il. Cet ancien conducteur des fours chez Métalblanc est tombé malade en 1985. Hospitalisé en urgence, Raymond affiche un taux de 1 000 microgrammes de plomb par litre de sang. « Ils m’ont licencié pour saturnisme. Je suis resté quatorze ans au chômage, avec juste le Rmi pour faire vivre ma femme, également malade du plomb, et mes trois enfants. » A soixante-six ans, il vient de gagner aux prud’hommes. Avec les 12000 euros d’indemnisation pour licenciement abusif, il s’est acheté une maison à retaper dans un village voisin. Accusé de « mise en danger d’autrui et administration de substances nuisibles », Renaud Bourson, actuel Pdg de Métalblanc, se dit harcelé par l’association de Mme Schneider, par la préfecture et par la Drire : « En Europe de l’Est, les normes ne sont pas si sévères. Il faut arrêter de nous faire porter le chapeau pour tout et n’importe quoi. Les travaux de mise en conformité ont été faits. »
La découverte, en mai et novembre 2003, de deux camions chargés de fûts radioactifs, stationnés depuis sur le parking de l’usine, a ravivé l’inquiétude. En dépit des pressions, des enjeux économiques et des lenteurs administratives, Denise Schneider ne lâche pas ses épais dossiers. Elle y consigne les analyses sanguines de ses adhérents, archive les coupures de journaux qu’elle brandit à chaque occasion. « Je suis fatiguée. Les métaux lourds que mon organisme a absorbés me font perdre parfois la tête. Il y a des jours où je ne peux plus rien entreprendre. » Dans ses rares moments de découragement, elle pense à Sulyvann et aux autres victimes. Et se sent plus déterminée que jamais.

 

-  [18.10.04]   Céline Lutz

* Association de protection et de défense de l’environnement de Bourg-Fidèle, le Grand-Hongreau, 08230 Rocroi.

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