Mady Denantes, apôtre de l'accès aux soins pour tous

Le Dr Mady Denantes parle aisément de son métier, de ses patients, de ses projets. Pétillante, souriante, elle aime ce qu’elle fait et ça se voit. Mais pas question de se vanter de ce qui apparaît chez elle comme un engagement fort.« Je ne veux pas donner l’impression que, dans ce cabinet, on fait un travail d’assistante sociale. On fait de la médecine de haut niveau », revendique cette généraliste de cinquante-trois ans, installée dans le populaire XXe arrondissement de Paris depuis vingt ans.
Pas assistante sociale, certes, mais Mady Denantes est très sensible à la situation de ces nombreux patients qui ne peuvent pas payer une consultation, des médicaments ou une radio.« La maladie est une épreuve terrible, c’est cruel. Ne pas avoir à gérer la question financière, c’est magnifique », salue-t-elle. D’où l’importance cruciale, selon elle, de préserver « cette chose extraordinaire qu’est l’assurance-maladie solidaire ».
Pourtant, elle le voit bien, le système français, souvent érigé en modèle, est de plus en plus attaqué. Insidieusement.« C’est ce que Didier Tabuteau [responsable de la chaire santé à Sciences-Po, ndlr] appelle la technique du salami : on rogne notre Sécu petit à petit, tranche par tranche, en se disant qu’en ajoutant des taxes et des forfaits à coups d’un euro par-ci, 50 centimes par-là, personne ne s’en rendra compte. Chez les gens aisés, ça ne se voit pas. Mais chez les gens qui gagnent peu, ça se voit ! Je les ai dans mon cabinet, les gens que ça gêne, insiste-t-elle. Quand je demande à des patients de faire une radio des poumons et qu’ils ne la font pas parce qu’ils n’ont pas l’argent pour payer le ticket modérateur, j’estime qu’on m’empêche de faire mon travail correctement. »
Après avoir combattu le saturnisme il y a une quinzaine d’années, Mady Denantes s’est lancée au début des années 2000 dans la lutte contre le refus de soins de la part de certains médecins. Avec la création de la couverture maladie universelle complémentaire (Cmu-c), elle a vu apparaître dans son cabinet des bénéficiaires refoulés par certains de ses pairs.« La Cmu-c était vraiment un bon outil et des confrères le mettaient en danger en refusant les patients », s’indigne-t-elle. Et de se rappeler le cas,« caricatural », d’un homme renvoyé de la salle d’attente par un médecin.« En général, ça se passe au téléphone, on leur dit qu’il n’y a pas de place, ou on leur donne un rendez-vous six mois après », précise-t-elle. Scandalisée, elle rejoint alors le Collectif des médecins généralistes pour l’accès aux soins (Comegas), qui saisit le conseil de l’ordre et la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) sur le sujet.
"La solidarité doit perdurer"
Aujourd’hui, le problème se situe ailleurs, selon elle. L’accès aux soins des bénéficiaires de la Cmu-c n’est pas parfait, mais il s’est amélioré. En revanche, ceux qui sont trop riches pour y prétendre et trop pauvres pour prendre une complémentaire santé se trouvent dans un entre-deux des plus délicats.« Une de mes patientes dépasse le seuil de la Cmu-c, donc elle a eu une proposition d’aide à la complémentaire santé. Mais elle n’a même pas de quoi faire manger sa famille et ne va pas prendre de complémentaire », regrette la généraliste.
Mady Denantes fait tout pour éviter les ruptures dans le parcours de soins.« La santé n’est pas un bien comme les autres. La prise en charge de la maladie ne peut pas être réservée à ceux qui ont de l’argent. Il faut qu’on se batte pour que cette idée de solidarité perdure face à la maladie », plaide-t-elle. Aussi pratiquait-elle déjà le tiers payant social avant qu’il ne soit autorisé chez les généralistes. Mais la mesure ne suffit pas toujours, et il lui arrive fréquemment de ne pas faire payer le ticket modérateur (6,90 €) à ses patients. Certains remboursent quand leur situation s’arrange, d’autres ne peuvent pas.
Pour répondre à ceux qui estiment qu’une franchise de 50 centimes ou un forfait hospitalier de 18 euros ne pèsent pas lourd dans un budget, Mady Denantes a décidé, en 2009, de recenser les histoires de ses patients précaires.« Ce matin, j’ai vu une dame qui n’arrivait pas à avoir le renouvellement de sa Cmu, donc je la vois sans lui faire payer le ticket modérateur. On a dit qu’on verrait plus tard », explique-t-elle tout en notant la situation de cette femme sur son ordinateur. Le numéro de téléphone des patients qui acceptent de témoigner est également marqué.« Si un jour un journaliste en a besoin…, justifie-t-elle. J’aide ces témoignages à sortir parce que j’ai peur que notre Sécu disparaisse. Je ne pourrai plus faire mon travail de généraliste le jour où ça arrivera. »
Pour assurer un avenir à ce système de santé auquel elle tient tant, elle essaye de passer le relais aux plus jeunes. A l’université Paris VI, elle est responsable d’un enseignement dirigé sur les inégalités sociales de santé et l’accès aux soins.

Réagissez