jeudi 9 février 2012
A Valréas, la population entière s’est mobilisée pour garder sa maternité. Elle a gagné, mais le gouvernement a tardé à faire appliquer la décision de justice, rendant la réouverture complexe. Retour sur un combat.
Parfois les victoires sont amères. Les traits sont tirés,
les regards las et tristes. Plus de pleurs ni de cris de bébés,
plus de sonneries de téléphone ni d’éclats de rire de l’équipe. En
cette fin d’octobre, l’ambiance est anormalement morose dans
la maternité de Valréas, située en
plein centre de cette bourgade de la Drôme provençale.
Depuis la fermeture de la maternité, le 31 août, les employés
du centre hospitalier de Valréas – tout au moins ceux qui ont
refusé les mutations – ont des horaires de bureau. Occuper les
lieux : c’est la façon de résister qu’ont choisie des sages-femmes,
des auxiliaires de puériculture et des aides-soignantes, avec des
usagers et des élus du Comité de sauvegarde et d’amélioration de
l’hôpital de Valréas (Csahv), affilié à la Coordination nationale des
comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité.
Ils se relaient 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, dormant la nuit dans les lits vides. « Nous attendons que l’Etat applique les décisions du tribunal administratif de Nîmes, qui, par deux fois, a ordonné la réouverture. Mais l’Etat n’est pas comme les simples justiciables, personne ne peut le forcer à respecter la loi ! Si nous occupons l’hôpital, c’est pour que la maternité ne tombe pas dans l’oubli et pour qu’on ne vienne pas enlever les appareils et le mobilier… ce qui s’est déjà vu ailleurs ! » explique André Lachard, le président du Csahv. Ce septuagénaire solide et déterminé se bat depuis trente ans contre les menaces de fermeture.
Le comité a, lui, été fondé en 1990, à l’initiative de Claudius Var, alors président de la Mutuelle familiale de l’Enclave. Regroupant employés de l’hôpital, usagers et élus, le Csahv a été rejoint par la nouvelle (mars 2008) municipalité, et a récemment donné naissance à un « collectif des mamans et futures mamans ».
Au-delà de la maternité, les menaces qui pèsent sur
l’hôpital privent la population d’autres services. En
témoigne Jean-Paul Doyer, un chirurgien-dentiste :
faute de bloc opératoire, il ne peut plus soigner, sous anesthésie générale, de patients lourdement handicapés.
Valréas était la seule ville du grand Sud, avec Marseille, à participer au
réseau Handidents. Les habitants de Valréas
et de la centaine de communes alentour ont multiplié les initiatives,
plus originales et conviviales les unes que les autres.
L’une des dernières manifestations, le 27 septembre, a rassemblé
3 500 personnes, dont des représentants d’autres comités de
défense, tels ceux de Die, de Vaison-
la-Romaine, d’Aubenas, etc.
Ces derniers mois, trois « piqueniques citoyens » ont été organisés, et un campement a été dressé devant la maternité. Annie et Jade, deux auxiliaires de puériculture, se souviennent de leurs nuits sous la tente, début septembre. « Nous avons été touchées par les témoignages de solidarité : des gens nous apportaient des croissants, nous laissaient des petits mots…
Parmi nous, beaucoup sont nés et/ ou ont accouché à Valréas ! » De permanence à la maternité ce matin-là, Jérôme confie : « Avec ma femme, on s’est dit qu’on ferait un petit troisième si elle peut accoucher ici ! » Un autre papa angoissé arrive de Grillon, une petite commune à quelques kilomètres de Valréas : « Ma femme doit accoucher dans quinze jours mais on ne sait toujours pas où. Elle a été orientée vers Montélimar, à une heure et demie de chez nous. Lors de son précédent accouchement, elle a fait une hémorragie, et notre fille serait morte s’il n’y avait pas eu de maternité à Valréas ! » « On met en doute la sécurité, mais il n’y a jamais eu le moindre accident à Valréas. Pour les communes de la Drôme voisine qui se trouvent à une heure et demie de Montélimar, d’Orange ou d’Avignon, le trajet représente un vrai danger. Il y a un désert sanitaire entre Gap et la vallée du Rhône », souligne Dominique Bonnet, conseiller municipal de Taulignan et coordonnateur des élus au sein du comité.
Un gand sentiment d’injustice
« Il y a eu quatre accouchements depuis septembre à Valréas. La vie
de Chloé, née prématurée, aurait été en danger sans l’intervention
de l’équipe médicale… J’éprouve un grand sentiment d’injustice :
notre maternité est conforme aux exigences légales – le tribunal l’a
reconnu. Pourquoi nous l’enlever ?
Nous voulons une autorisation pour cinq ans, conformément à la loi, et non pas un sursis d’un an, inconfortable pour les mamans et pour les équipes : comment voulez- vous attirer des médecins dans ce contexte ? » tempête Guy Morin, le maire de Valréas, qui a saisi la justice en tant que président du conseil d’administration de l’hôpital.
En attendant, c’est un centre de périnatalité sans hébergement, c’est-à-dire un simple cabinet de consultations gynécologiques et pédiatriques, qui a ouvert à l’étage au-dessus de la maternité.
[01.12.09]
Karine Pollet
Depuis plus d’un an, l’hôpital de Valréas lutte pour sa survie.
■ En décembre 2008, trois services ferment : la chirurgie polyvalente, les soins continus (petite réanimation) et la chirurgie gynécologique, hors accouchements. Ces mesures alertent les défenseurs de la maternité.
■ Le 17 juillet 2009, l’agence régionale de l’hospitalisation (Arh) de Paca refuse de renouveler l’autorisation d’exercice de l’activité d’obstétrique de l’hôpital de Valréas, pour des raisons de sécurité. Cette décision a été réitérée par la ministre de la Santé, qui a procédé à un « recours hiérarchique ».
■ Les 26 août et 9 octobre 2009, les décisions de l’Arh et de la ministre sont suspendues par le tribunal administratif de Nîmes, qui invoque lui aussi des raisons de sécurité, et en particulier le temps nécessaire (supérieur aux quarante-cinq minutes légales) pour accéder à une maternité pour les habitants de certaines communes. Il fi xe une astreinte de 100 euros par jour de retard d’application de la décision, à la charge de l’Etat.
■ Début novembre 2009, le ministère de la Santé décide d’appliquer, avec retard, les décisions de justice, et accorde la réouverture de la maternité, dans l’attente du jugement sur le fond. Un arrêté autorisant le recrutement d’anesthésistes et d’obstétriciens est publié au Journal offi ciel. Mais dans le même temps, le ministère se pourvoit en cassation. Devant tant d’incertitudes, il va être diffi cile d’attirer des médecins, donc de rouvrir la maternité !
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