jeudi 9 février 2012
Maillon essentiel de la scolarisation des enfants handicapés, les auxiliaires de la vie scolaire, employés en contrat à durée déterminée, n’ont ni véritable statut, ni salaire décent, et sont jetables au bout de six ans.
Michèle traverse à bicyclette le parvis du centre Beaubourg, à Paris, et tourne dans la rue du Cloître-Saint-Merri. Il est 8 h 30 lorsque, emmitouflée dans une doudoune, elle gare son vélo devant l’école Saint-Merri : « Le matin, c’est la course… Je dois déposer ma fille à l’école, puis foncer pour être ici avant que la cloche ne sonne… »
Michèle pénètre dans l’école. Elle aperçoit une fille d’une dizaine d’années. « Bonjour, Laetitia ! » Celle-ci lui répond de manière malhabile : « Bon-jour, Michèleu. » Laetitia est autiste. Elle est scolarisée à l’école privée Saint-Merri, dans une classe pour l’inclusion scolaire (Clis) des enfants atteints de troubles du développement. Michèle et Laetitia gravissent les trois étages qui mènent à la Clis… Françoise, l’institutrice spécialisée, les y attend. Une journée commence.
Michèle est auxiliaire de vie scolaire (Avs) [voir encadré]. A l’école Saint-Merri, elle accompagne Pierre et Matteo, dix ans, dans leurs activités quotidiennes. Elle donne aussi un coup de main à Françoise auprès d’autres enfants, comme Laetitia.
Si Michèle est aujourd’hui très investie dans son job, être Avs n’avait au départ rien d’une vocation : « Je fais partie des emplois précaires de l’Education nationale. Je touche 571 euros par mois. Je travaille les lundi et mardi toute la journée et les jeudi et vendredi le matin… A ce tarif, les postulants ne se bousculent pas. »
A l’origine, Michèle était journaliste. En 2003, elle rentre à Paris après plusieurs années passées à Hawaii, puis à Biarritz… « Mère célibataire, il fallait que je trouve un boulot. Je voulais aussi passer du temps avec ma fille. » Michèle postule auprès du rectorat de Paris pour être surveillante. « Un jour, on m’a appelée et on m’a proposé de devenir Avs. »
Michèle est embauchée « en un quart d’heure et sans formation ». Elle est affectée, dans une école publique du XIe arrondissement de Paris, auprès de Sébastien, un enfant myopathe en classe de CE1. Tous les jours, Michèle suit un emploi du temps précis : aider Sébastien à ôter son manteau, sortir ses affaires du cartable, écrire à sa place lorsque, trop faible, il n’y parvient plus. Elle doit aussi l’aider à monter les escaliers ; car, si la directrice de l’école a fait installer la classe au rez-de-chaussée, certaines salles, comme celle d’informatique ou la bibliothèque, sont situées dans les étages.
Il faut aussi accompagner Sébastien aux toilettes, l’aider à la cantine et s’occuper de lui pendant la récréation. « Une Avs n’a pas le droit de rester seule avec l’enfant dont elle s’occupe. Aussi, j’allais chercher d’autres enfants pour jouer avec Sébastien. »
L’année suivante, dans la même école, un autre enfant lui est confié. Raphaël, huit ans, est en CE1. Et, même s’il a suivi le cours préparatoire l’année précédente, il ne sait ni lire ni écrire : « Il n’avait pas d’Avs et l’institutrice passait son temps à le mettre dans le couloir parce qu’il perturbait la classe. »
Raphaël est atteint d’un grave trouble du comportement. Il monte sur les tables, balance tous les objets à sa portée, arrache les portemanteaux. Plusieurs fois, il tentera de se jeter dans le vide. « Les six premiers mois ont été terribles, se souvient Michèle… Il m’est souvent arrivé de quitter l’école en pleurant, épuisée. Et puis, peu à peu, j’ai compris comment il fonctionnait, cela allait mieux. »
Au moment où la communication s’installe, le rectorat décide de muter Michèle : « Une Avs n’a pas le droit de s’occuper du même enfant plusieurs années de suite. Le rectorat part du principe qu’un enfant handicapé est déjà dépendant de beaucoup de personnes – médecin, psychologue, orthophoniste, psychomotricien… – et qu’il ne faut pas en ajouter. Je ne suis pas d’accord. Chez un enfant, l’apprentissage passe par l’affectif, plus encore chez ceux qui ont un handicap. Et on travaille mieux lorsqu’on a compris les besoins de l’enfant et son mode de fonctionnement. »
A l’école Saint-Merri, où elle arrive alors, elle trouve un personnel sensibilisé et formé à l’accueil des enfants handicapés, et une Clis qui joue le rôle de passerelle vers les classes ordinaires. Un modèle du genre. L’école Saint-Merri est, en effet, une des premières en France à avoir scolarisé, dès les années 1980, des enfants autistes.
« Cette Clis est née à l’initiative de parents, explique Françoise. Ils allaient cogner aux portes des écoles publiques, mais, dans ces années-là, y faire admettre un enfant handicapé, c’était un véritable parcours du combattant au niveau administratif et hiérarchique. Chez nous, dans le privé, c’était plus simple, il s’agissait uniquement d’une volonté de la direction de tutelle. »
« Nous ne connaissions de l’autisme que ce que nous avions vu dans le film Rain Man, avec Dustin Hoffman. Nous faisions de l’intégration sans le savoir. » Françoise reçoit une formation d’enseignante spécialisée, et trois premiers enfants rejoignent l’école : « Aujourd’hui, la loi de 2005 [voir encadré] impose à toutes les écoles d’intégrer les enfants autistes. En termes de droit, c’est une bonne chose. Pour les parents, c’est le soulagement… Mais comment intégrer réellement des enfants parfois très compliqués à gérer, lorsque les classes sont déjà surchargées, les enseignants non formés au handicap et les Avs en sous-nombre ? »
Quand l’Avs est isolé, sa mission peut devenir un enfer. Ce n’est bon ni pour l’enfant ni pour la famille. « Ici, si je n’y arrive pas, je le dis. Le travail d’équipe est fondamental », affirme Michèle.
Durant sa première année comme Avs, Michèle a reçu une formation, « mais très généraliste, sur le handicap. Or, il n’y a rien de comparable entre un élève sourd, un trisomique et un myopathe ». A Saint-Merri, Michèle découvre le monde de l’autisme : « L’autiste n’est pas comme un handicapé moteur. Il ne peut pas te donner lui-même les codes, il faut les découvrir. Cela prend du temps. Il faut s’apprivoiser. »
Il est 9 heures. Michèle, accompagnée de Pierre, rejoint la classe de Cécile, où le garçon est intégré en CE1 ordinaire avec deux autres enfants autistes, Matteo et Mathieu, qui dispose de sa propre Avs. Pierre s’assied à sa table. Ses yeux semblent perdus dans le vide. « Pierre, tu écoutes les consignes, comme les autres… »
Pour communiquer, elle se sert du regard, mais aussi d’images, des pictogrammes qui symbolisent des objets, des actions, des sentiments. Elle utilise aussi du matériel qu’elle a fabriqué elle-même ; des caches, par exemple, lui servent à isoler les phrases qu’elle souhaite que Pierre lise à haute voix.
Son but, en lien avec les indications pédagogiques de Cécile, est de faire en sorte que Pierre parvienne à lire, à compter, à saisir le sens de textes simples, qu’il comprenne les consignes et devienne autonome.
« Son intelligence est visuelle. Il faut la stimuler, mais aussi lui permettre de développer d’autres capacités, par exemple celle de visualiser ses idées dans sa tête pour répondre à une question sans regarder un texte ou une image. Le bruit le perturbe. Il ne sait pas hiérarchiser les sons. Une conversation près de lui ou un brouhaha au loin, il les entend sur un même plan. Quand les autres parlent trop, il devient agressif. »
Ses camarades y sont habitués. « Pierre n’aime pas quand on parle fort. Il se bouche les oreilles et se met à crier », explique Alexandre. « Moi, j’aime bien Pierre, je m’occupe de lui pour qu’il arrive à faire son métier d’élève », ajoute Anaelle.
A la fin de l’année, Michèle devra quitter son poste à Saint-Merri et renoncer définitivement à son travail. Les textes sont clairs : les Avs sont titulaires d’un Cdd d’un an, renouvelable six fois.
« A l’issue de ces six années, au moment où vous avez engrangé une solide expérience, on vous dit : “ Au revoir, nous n’avons plus besoin de vous. ” Si je souhaitais continuer, il faudrait que l’école Saint-Merri m’embauche. Dans le public, c’est tout bêtement : “ Dehors ! ” » En juillet 2009, et malgré le manque criant de personnel, 2 000 Avs ont ainsi été remerciés.
« A la fin de l’année, l’expertise de Michèle sera gâchée, explique Françoise. Nous devrons recommencer à zéro avec un Avs débutant. Cela me fait mal au cœur. A terme, les Avs deviendront des professionnels à part entière. Du moins, je l’espère. Déjà, l’université René-Descartes a mis en place une formation d’Avs dans son cursus de psychologie. »
Les Avs auront-ils alors un vrai statut, un salaire décent ? En attendant, des milliers d’enfants handicapés ne peuvent être scolarisés faute d’Avs.
[01.03.10]
Anne-Marie Thomazeau
A savoir :
En juillet dernier, 2 000 Avs arrivaient à la fin de leurs six ans de contrat. Plutôt que de procéder à leur titularisation, l’Etat a proposé aux associations liées au monde du handicap de les embaucher. Une mesure qui divise le monde associatif et à laquelle l’Association des paralysés de France (Apf) a fermement marqué son opposition, la qualifiant de « désengagement inacceptable de l’Etat ».
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