Société /

Montre-moi ta France

Des étudiants et jeunes travailleurs donnent de leur temps pour aider les jeunes étrangers à trouver leurs marques en France et réussir leur intégration en douceur.

Comme chaque samedi, Elodie Lachenaud prend place dans la cuisine d’Emma. « Alors, tu as eu les résultats ? » Emma, petite brune de 16 ans, eye liner et ongles peints, avait postulé à un CAP coiffure, à Sceaux (Hauts-de-Seine). Et a été acceptée. Elodie prend le temps d’éplucher les documents envoyés par l’école, de repérer le jour et l’heure de rentrée, les fournitures demandées, pour tout bien expliquer à l’adolescente.
Depuis le mois de janvier, cette jeune femme est bénévole à l’Afev (Association de la fondation étudiante pour la ville). Si l’association est bien connue pour ses cours de soutien auprès des jeunes de quartiers populaires, elle propose aussi une autre activité depuis une douzaine d’années : l’aide aux jeunes primo-arrivants. Emma est en fait géorgienne et est arrivée en France il y a un an et demi.
« L’accueil des migrants ne doit pas être la prérogative exclusive de l’État et des professionnels du secteur, mais de la responsabilité de tous les citoyens », juge Eunice Mangado, directrice déléguée de l’Afev. Une démarche d’autant plus justifiée, selon l’association, que la République fait défaut dans le domaine. « La notion de fraternité a un peu disparu, se désole Christophe Paris, le directeur général. On veut montrer que l’intégration ne repose pas que sur celui qui s’intègre, mais aussi sur la société qui l’intègre. » Un démonstration nécessaire puisque 76 % des Français jugent que les immigrés ne font pas assez d’efforts pour cela.

Lien de confiance
Emma habite avec sa mère et sa petite sœur dans un appartement de Nanterre (Hauts-de-Seine). Durant la guerre de 2008 en Géorgie, son père est parti travailler et n’est jamais rentré. Sa mère, sans emploi, s’est retrouvée seule avec ses deux filles et a décidé de fuir. Direction la Pologne ; l’Ofpra local refuse de leur accorder l’asile. Cap alors sur la France, où leur demande est toujours en attente.
Voyant ses difficultés en français, l’école dans laquelle est scolarisée Emma lui a parlé de l’Afev. Deux heures par semaine, Elodie vient l’aider avec ses devoirs, lui apprend des mots de vocabulaire, l’emmène visiter un musée ou lui facilite quelques démarches administratives. « A l’école, je ne parle pas. Si la maîtresse pose des questions oui, mais sinon non. Et je ne parle pas trop avec les autres élèves », reconnaît Emma. Les deux heures passées avec Elodie sont donc sa seule occasion ou presque de réellement échanger en français.
Avec ce qu’elle appelle le « réseau des accueillants », l’Afev entend faciliter l’immersion, et donc l’intégration, des primo-arrivants. Amira Haggar, 22 ans, est bénévole à Marseille. Elle-même arrivée de Tunisie il y a 8 ans, elle sait très bien par quoi passent les jeunes migrants. « J’ai dû un peu découvrir sur le tas, je n’avais pas d’intermédiaire. Ce n’est pas le même système, pas la même culture. J’ai un peu plus souffert pour l’intégration », lâche-t-elle.
Maintenant qu’elle connaît bien la France, elle a décidé d’en faire profiter une jeune tchétchène de 13 ans, réfugiée politique. « On parle énormément, il fallait absolument que je crée un lien de confiance entre nous deux, juge Amira. Elle se confiait beaucoup par rapport à la Tchétchénie et à son arrivée en France. J’ai essayé de la rassurer là-dessus parce que, quand on est primo-arrivant, on n’a pas forcément de perspectives d’avenir claires. »

Atelier d’alphabétisation
La plupart des bénévoles et volontaires passent par le jeu pour faire avancer leurs protégés : dessin, marionnettes, théâtre … « On fait en sorte qu’ils s’expriment sans s’en rendre compte », avance Marine Beillevaire, en service civique à Marseille.
A Rennes, Jérôme Blaise, 26 ans, s’occupe de Jamal, un jeune marocain de 12 ans en fauteuil roulant. En plus des activités classiques liées aux devoirs ou à l’expression orale, Jérôme a décidé de montrer à l’adolescent les opportunités qui s’offraient à lui. « On fait des sorties pour découvrir la ville et lui montrer ce qui est accessible en fauteuil. Comme ça, il se rend compte qu’il peut bouger tout seul, se félicite Jérôme. Il découvre son nouvel environnement et se l’approprie. »
Pour chaque sortie, les deux jeunes hommes préparent tout ensemble. Grâce à cela, Jamal a découvert les ordinateurs et Internet, « qu’il ne connaissait absolument pas ». Quel bus prendre pour aller au cinéma ? A quelle heure ? Combien coûte la séance ? Où regarder les bandes-annonces ? Petit à petit, Jamal apprend à se débrouiller par lui-même.
Certains bénévoles et volontaires associent également le reste de la famille aux activités. A Marseille, il existe même un atelier d’alphabétisation pour les femmes, autour de la parentalité : comment déchiffrer un bulletin de notes, comprendre le système scolaire français, suivre la scolarité de son enfant … « En arrivant en France, beaucoup d’enfants deviennent les traducteurs de la famille, or on veut faire en sorte que les parents restent des parents », justifie Marine Beillevaire.
Le suivi des jeunes migrants est censé durer un an. Mais les bénévoles et volontaires sont souvent prêts à rempiler, motivés qu’ils sont par les progrès de leurs jeunes compères. « La première fois qu’Elodie est venue, je ne parlais pas bien, je ne comprenais pas ce qu’elle disait. Aujourd’hui je comprends et je parle », sourit Emma, dans un français encore hésitant.

 

-  [08.08.11]   Elsa Maudet

Illustration : ©Gendrot

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