mercredi 23 mai 2012
Entretien avec Henri Pézerat, toxicologue, directeur de recherche honoraire au Cnrs.
Vous avez été l’un des principaux acteurs du bannissement de l’amiante, et maintenant vous alertez pouvoirs publics et population sur la dangerosité des fibres céramiques réfractaires, qui l’ont remplacé dans quelques applications. Les leçons de l’amiante n’ont donc pas suffi ?
Depuis 1998, plusieurs associations - Alert, Andeva, Addeva 76, Ardeva Nord-Pas-de-Calais - impliquées dans la lutte contre l’amiante interpellent les pouvoirs publics afin qu’ils mettent en place une réelle politique de prévention face aux risques que représente l’emploi des fibres céramiques réfractaires (Fcr). En vain.
Le 4 septembre 2001, le courrier qu’elles ont envoyé à Lionel Jospin, alors Premier ministre, et à une vingtaine d’autres responsables ministériels ne leur a valu que quelques réponses évasives.
Le 8 août 2002, François Fillon, ministre du Travail, est saisi par l’Ardeva du Nord-Pas-de-Calais afin qu’il prenne des mesures de précaution immédiates. Toujours en vain.
L’association en appelle alors aux parlementaires pour qu’ils interrogent le ministre. La réponse parvient à une sénatrice en novembre 2003 ! Promesse y est faite que des décisions rapides vont bientôt être prises. Rien encore.
En janvier 2005, toute décision est renvoyée à des propositions d’experts, de commissions ou d’enquêtes futures. Autant de prétextes à l’inaction.
Il n’y a qu’à voir l’enquête épidémiologique projetée par l’Inrs, dont nous avons appris récemment qu’elle ne pourrait être réalisée, les industriels ayant refusé de collaborer.
On ne dispose pas d’enquête épidémiologique probante. Est-ce une des raisons pour lesquelles ce dossier traîne ?
C’est en effet une des raisons, mais il y en d’autres, objectives. Les maladies broncho-pulmonaires provoquées par les Fcr se déclarent - comme celles causées par l’amiante - après un temps de latence de quinze à trente-cinq ans.
Par ailleurs, les fibres céramiques ayant pour partie remplacé l’amiante dans certains domaines, il peut y avoir un effet d’écran dû à l’amiante.
Mais ce ne sont pas là des raisons pour ne pas protéger immédiatement les salariés : les travaux des toxicologues et des études américaines ont montré la dangerosité des Fcr. Les enquêtes épidémiologiques servent à confirmer ce que les toxicologues et les cliniciens ont observé.
Pourquoi tergiverser avant de prendre des dispositions ? Cela n’a aucun sens, c’est même immoral sur le plan de la santé publique. Les salariés exposés sont autant de cobayes humains.
La raison principale est qu’il s’agit d’un problème social, et, sans un mouvement social, d’opinion, il est difficile de faire avancer un dossier de santé publique où les intérêts économiques des industriels sont en jeu. C’est une des leçons du scandale de l’amiante.
Que peut-on faire ?
Pour l’instant, dans la mesure où on ne dispose pas d’un produit de remplacement, il ne faut pas utiliser les fibres réfractaires n’importe comment : il convient d’en réserver l’usage aux très hautes températures et d’interdire leur utilisation en dessous de 1 200 C. Au-delà de 800 C, on peut utiliser des laines d’isolation hautes températures, moins dangereuses que les Fcr.
Il faut en premier lieu faire appliquer la loi, ce qui est loin d’être le cas. Mise en place obligatoire de systèmes d’aspiration dans les lieux de travail, étiquetage, traitement des déchets à l’égal de ceux de l’amiante, information des salariés, etc.
Par ailleurs, il faut également appliquer la législation « amiante » au suivi médical des salariés. Chaque travailleur exposé doit disposer d’une fiche et d’une attestation d’exposition.
Enfin, il faut que la valeur limite de teneur en fibres par centimètre cube soit revue à la baisse et que son respect soit rendu réglementaire. Pour l’instant, cette valeur n’est qu’indicative. Il faut descendre de 0,6 à 0,1 fibre par centimètre cube et prendre les mesures sur une heure, au moment des pics d’empoussièrement, et non sur huit comme c’est le cas actuellement.
[03.03.06]
Jacqueline Roz-Maurette
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