mercredi 23 mai 2012
Trois soirs par semaine, jusqu’au mois de mars, une camionnette du Samu social parcourt les rues de Châlons-en-Champagne pour venir en aide aux sans domicile fixe. Voyage et rencontres nocturnes en compagnie de cinq bénévoles de la Croix-Rouge.
A la mi-novembre la température est douce, la nuit s’annonce calme. Comme tous les lundis, mercredis et vendredis, le local de la Croix-Rouge s’agite. Louis a donné rendez-vous à ses équipiers à 19 h 30. Claude, Yves et Maryland, trois habitués des tournées du Samu social, accueillent Marilyne, une nouvelle. « Je fais partie de ceux qui disent : “ Ce n’est pas normal de voir tous ces gens dehors la nuit dans le froid. ” J’en ai eu marre de rester au chaud dans mon salon... »
Le temps de jeter un œil au cahier où sont consignées les interventions, de remplir une caisse de café, de chocolat, de soupe, de boîtes de sardines et de biscuits et d’enfiler le blouson réglementaire, et c’est parti. Marilyne, un peu inquiète, demande quel est l’objectif du soir. « Leur donner un coup d’oxygène », répond Yves, que la nuit n’effraie plus.
20 heures. Les derniers passants rentrent chez eux. Dans une heure, les rues seront désertes. La camionnette file vers la gare, où des habitués de la cloche ont élu « domicile ». « Nous allons voir Pierrot, un type adorable, explique Louis. Il dort dans une cabane en tôle abandonnée le long des voies de triage par la Sncf. » Le décor, sordide, semble inspiré d’un polar des années 1950. Un réverbère crache une lumière sale. Silence. « Pierrot, Pierrot, c’est Claude de la Croix-Rouge ! » Personne. « Pierrot, t’es là ? On a de la soupe pour toi. » Derrière le hublot de la cabane, les lampes torches éclairent un visage hagard. « Pierrot, il est sur l’quai. T’as pas des chaussettes, j’ai les arpions gelés... »
Dans la cabane enfumée, Jacky est assis sur des couvertures. A portée de bras, une vieille Mobylette agonise entre les bouteilles vides. Une valise en carton accroche un rayon de lumière. « Un jour ici, un jour ailleurs, j’suis un Manouche mais je suis d’ici, c’est mon pays », se défend Jacky. Il souffre, son pied gauche a doublé de volume. « Faut l’emmener aux urgences, lance Louis. – Pas question, je reste là, ils vont me couper la patte. – Tu peux pas rester là, ça va s’infecter ! » reprend Yves. Jacky ne cédera pas. Louis lui donne rendez-vous au même endroit le lendemain matin. « Il m’a promis qu’il m’accompagnerait à l’hôpital, mais demain aux aurores il aura foutu le camp... »
20 h 27. Les bénévoles partent vérifier si Pierrot est bien sur le quai abandonné. Pour Yves, c’est sûr, il s’est fait virer par Jacky. « C’est une vraie jungle, ce monde-là ! » 200 mètres de béton sous une tonnelle et, tout au bout, Pierrot est là, enfoui sous un tas de chiffons. Une gueule à la Carmet, un bagou à la Gabin... Une soupe dans la main, il raconte encore une fois son histoire, pour Marilyne. Le cirque Amar dans les années 1950-1960, les galères et le décès de sa mère, qui l’a jeté à la rue. « Les Restos du cœur, j’y mets plus les pieds, ni dans les foyers. Au Village [foyer de personnes âgées], on m’a demandé 700 billets par mois. Hé, j’suis pas un Américain, moi ! J’suis reparti le lendemain... »
Un train passe dans un vacarme assourdissant. « Ce matin la police municipale est venue. Elle voulait que je dégage, poursuit-il. J’leur ai dit : “ Allez-y, passez-moi les menottes et emmenez-moi au château ! ” Du coup, ils m’ont foutu la paix. » « Des gens comme Pierrot et Jacky ne veulent pas aller dans les foyers, même chez nous, à la Croix-Rouge, pour une nuit ou deux. Mais on sait où ils sont, on vient les voir, leur donner un peu à manger et vérifier qu’ils sont en “ bonne ” santé », explique Louis.
« Un jour on le retrouvera mort sous son pont... »
Sur la route qui mène au canal Louis-XII, Louis, que tout le monde appelle « Loulou », scrute la nuit. Ancien prof de sport, c’est lui qui, avec une dizaine de Châlonnais, a lancé les tournées du Samu social à Châlons. La visite de routine continue. Michel et sa vingtaine de chats sont toujours heureux de voir les bénévoles à leur porte. Ça fait dix-sept ans qu’il vit là, dans sa caravane, sur son petit bout de terrain aux confins de la ville. « C’est plus un marginal qu’un Sdf, assure Maryland. Il a travaillé, touche une retraite. On vient juste voir si tout va bien. » A deux pas de là, sous un pont, dort Christian. Lui, c’est le clochard de Châlons. Celui qui fait la manche en ville et que tous les Châlonnais connaissent. « Il ne parle à personne, c’est un vrai sauvage. Un jour, il a failli me balancer dans le canal », poursuit Loulou. Malgré tout, chaque soir, l’équipe de la Croix-Rouge longe les eaux pour l’entendre grogner deux mots et lui déposer une soupe et une boîte de sardines. « Il paraît que c’est le fils d’un ancien commerçant ou d’un ingénieur. Un jour on le retrouvera mort sous son pont au milieu des rats et des bouteilles vides... »
21 h 52. Dernière visite avant une petite pause au foyer. Depuis une quinzaine de jours, Julian, un Polonais, dort sous l’auvent qui protège l’entrée d’un supermarché, à deux pas du centre-ville. Allongé sur des cartons, il somnole et refuse toute aide. « Certains disent qu’avant il avait une très belle place dans une entreprise mais que son visa de travail n’aurait pas été reconduit... », lance Claude, incertain. De l’autre côté du parking, un jeune est seul sur le trottoir. Louis décide d’aller s’enquérir de son état. Fausse alerte, il est juste en train de téléphoner et de prendre le frais.
Pendant ce temps, au foyer de la rue Compère, Sébastien veille patiemment. Pas de « client » ce soir, alors il est tout heureux lorsque déboulent les bénévoles. Depuis quinze jours, il s’occupe de l’accueil de nuit des personnes en difficulté. « La maison a été donnée à la Croix-Rouge pour en faire un foyer. Elle n’est ouverte que depuis dix jours et peut accueillir cinq personnes, explique Sébastien. Il y a une salle de bains, une machine à laver et un sèche-linge, une télé et de la nourriture dans le placard. »
Dans la rue d’à côté, Abdelkader assure la permanence de nuit du foyer l’Escale. « Ce soir il ne me reste que trois lits et les appartements sont pleins de réfugiés politiques kosovars, géorgiens ou bosniaques, explique-t-il. Il y a aussi une femme algérienne avec ses enfants. » Tout est calme, le foyer dort. Dans le bureau du fond, le téléphone sonne. « C’est ici qu’arrivent les appels au 115*. Les gens téléphonent quand ils croisent une personne en difficulté. Parfois, on récupère des auto-stoppeurs égarés, des femmes mises à la porte par leur mari », poursuit Louis. Le temps de récupérer des couvertures et des chaussettes pour Jacky, et Yves reprend le volant pour retourner à la gare. Le dernier train vient de partir, le hall est fermé. Rien à signaler. A la cabane jaune, Pierrot est là, en pleine forme. Il a sorti la Mobylette, un petit chariot et quelques outils « qui lui ouvrent des portes », avoue-t-il. Sa nuit commence. A deux pas, des ouvriers de la Sncf dorment dans les wagons-dortoirs. Il est minuit, la tournée s’achève. Le 115 prend le relais. Pierrot pousse son Caddie le long des voies ferrées.
[16.12.03]
Christophe Manquillet
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