Société / Une intervenante de France terre d’asile témoigne

« On m’a traitée comme une criminelle »

Un « excès de générosité » : c’est ce que m’a finalement reproché le procureur de Calais et qui m’a valu d’être traitée comme une criminelle.
Intervenante sociale, je travaille à France Terre d’asile, association chargée par la direction départementale des affaires sanitaires et sociales de l’aide d’urgence aux mineurs étrangers isolés. Depuis l’hiver 2006-2007, ma mission consiste à repérer les mineurs afghans dans la zone du canal Saint-Martin à Paris, à leur trouver où se loger et à les accompagner jusqu’à leur prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance.
Ces «  maraudes  », qui sont donc des missions définies par l’Etat, visent à établir le dialogue avec ces jeunes errants, à gagner leur confiance. Ensuite, je leur remets une attestation de suivi où figurent leur nom, leur âge quand le juge l’a établi, l’adresse du lieu où ils sont hébergés.

Ce travail, pour moi, ne prend pas fin à 18 heures. Tout peut arriver à ces mineurs, qui sont en danger tant qu’ils sont à la rue. Je leur donne mon numéro de téléphone afin qu’ils puissent me joindre à tout moment. Cela m’a permis d’empêcher l’expulsion de l’un d’entre eux.

Le 19 novembre, après avoir passé la nuit chez une amie, j’ai reçu un appel à mon travail : un policier me demandait de me présenter au commissariat. Un mois auparavant, des jeunes dont j’avais organisé le suivi avaient été arrêtés. Je pensais être convoquée dans le cadre de leur affaire.

Menottes et garde à vue

Au commissariat, j’ai été placée en garde à vue pour « complicité d’aide au séjour irrégulier en bande organisée ». Transférée à Calais, j’y ai retrouvé ma collègue : elle avait été arrêtée à son domicile à 7 heures, avait subi une fouille à corps, avait vu son appartement perquisitionné et son ordinateur saisi.
Elle avait ensuite été conduite à Calais, menottée pendant tout le voyage. Cela m’a été épargné : les policiers qui m’accompagnaient m’ont fait observer qu’ils se montraient «  gentils  ».

La commission rogatoire émanait du procureur de Boulogne-sur-Mer. On nous reprochait d’avoir donné des attestations à des jeunes majeurs. Nous avons expliqué que seuls les juges établissaient l’âge et pouvaient exiger un examen osseux.
On nous a demandé pourquoi des jeunes arrêtés à Calais avaient nos cartes et numéros de téléphone. Nous ­avions beau expliquer en quoi consiste notre travail, répéter que nous étions salariées de France Terre d’asile, rien n’y faisait.

Quand l’association a téléphoné, les policiers ont affirmé ne pas comprendre pourquoi ni en quoi elle était concernée. Ils devaient pourtant bien le savoir, car nous avions appris que nos téléphones étaient sur écoute.

Au bout de vingt-quatre ­heures nous avons été relâchées. Aucune charge n’a été retenue. On a beau chercher dans le Code pénal, l’excès de générosité n’y figure pas. Je continue mon travail comme je l’ai toujours fait, sans me laisser intimider.
Cependant, ce qui s’est passé signifie que les intervenants sociaux qui effectuent leur travail dans un cadre légal, qui contribuent à l’application de la loi – accompagnement et protection des mineurs non expulsables –, sont désormais dans le collimateur. Nous gênons la politique des expulsions à tout-va.

 

-  [03.03.08]   Anne-Marie Boulet /   Maïté Pinero

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