Social / Après un accident mortel du travail à Renault-Flins

« On s’est vus à la place de Jean-Philippe »

Le 29 mars 2004, Jean-Philippe Gabriel, trente et un ans, ouvrier à l’usine Renault- Flins, mourait écrasé entre deux presses, deux outils de plusieurs tonnes chacun. La veille, sur le cahier de suivi d’entretien, il avait signalé que l’outil qui l’a écrasé était défectueux. Un autre pontier l’avait imité deux heures avant l’accident. Depuis, aux presses, rien n’est plus comme avant.

« On y pense tous les jours. Chacun d’entre nous se dit que cela aurait pu lui arriver » : comme Thierry Gonnot et Ali Khaya, délégués Cgt à l’atelier des presses de Renault-Flins, nul n’a oublié cette image de peine, celle du copain, Jean-Philippe Gabriel, le torse écrasé entre deux outils de plusieurs tonnes. Cela se passe le 29 mars dernier, tôt.
Dans l’équipe du matin, Jean-Philippe a pris son poste comme tous les jours à 5 h 15. Il travaille à l’emboutissage, où de grands rouleaux de tôle sont découpés et façonnés sous presse pour former les capots, les toits, les portes, les planchers. On travaille dans le fracas des outils – de 100 à 115 décibels en permanence –, dans les flaques d’huile. Les presses frappent et cognent en continu. La tôle qui pénètre l’épaisseur des gants coupe comme du rasoir. Plusieurs fois par jour, les énormes moules, pesant de 8 à 40 tonnes, couverts d’huile et donc glissants, sont transportés dans les airs à travers l’atelier et au-dessus des postes de travail à l’aide de ponts roulants télécommandés. Alors que les hommes et le matériel se déplacent constamment, le manque d’espace réduit les possibilités de repli en cas de chute de pièces.

« Quand je l’ai vu, j’ai cru qu’il s’était évanoui »
L’atelier, qui alimente en pièces quatre autres usines Renault, fonctionne sous pression. Ce 29 mars, les deux lignes où travaille Jean-Philippe ne comptent que cinq opérateurs au lieu de six. Faute de personnel, il doit passer d’un poste de travail à l’autre. Le jour de l’accident, il est donc à la fois pontier et conducteur de ligne. Comme il est seul, nul ne voit l’outil qui bascule. Jean-Philippe ne peut s’échapper. S’il appelle, c’est en vain. S’il crie, son cri se perd dans le fracas ambiant. En tombant, les outils sectionnent un câble électrique, interrompant la ligne de presse en fabrication, alertant ses camarades. Il est trop tard. Jean-Philippe est à genoux, le torse pris entre deux outils de presse, les mains sur le levier de commande du pont radio. « Quand je l’ai vu, dit Ali, j’ai cru qu’il s’était évanoui et j’ai eu un élan pour aller le tirer de là. »
Il faut longtemps pour le dégager : ses camarades voient son visage et s’effondrent les uns après les autres. Crises de larmes, crises de nerfs, l’infirmerie ne désemplit pas ce jour-là. Thierry, qui fait partie de l’équipe d’après-midi, arrive en milieu de matinée : « Ce qui m’a frappé, c’est ce silence, si étrange dans ce lieu. Les gars se taisaient. Ils avaient formé des petits groupes, comme pour se tenir chaud, se réconforter mutuellement. Les ouvriers des presses sont de grands gaillards costauds, mais ils pleuraient comme des gosses. »
L’image du copain pris dans sa gangue d’acier est fixée de manière indélébile dans les mémoires. Jean-Philippe avait trente et un ans et allait se marier.
« Un gars gentil, très croyant, sympa avec tout le monde », dit Ali, entré à l’usine en même temps que lui en 1997 et qui a suivi la même formation. « Il avait fait son premier débrayage, pour les salaires en l’occurrence, en février. La veille, il m’avait prévenu qu’il suivrait le mot d’ordre, mais s’interrogeait sur la marche à suivre. Il voulait savoir s’il devait prévenir son responsable d’atelier. »

« Sur les 17 gars de mon unité, seuls 2 n’ont jamais rien eu »
Jean-Philippe avait dit à sa fiancée qu’il travaillait dans un secteur dangereux. « L’accident n’est ni le résultat de la fatalité, ni celui du hasard, signale Thierry. Quand on réfléchit à l’environnement dans lequel on travaille, cela n’aurait pas pu se passer autrement. » Il énumère les accidents dont il a été le témoin en onze ans d’usine : « Un camarade avec la main broyée, deux avec un bras arraché, une trentaine avec les tendons ou des doigts coupés. »
Lui-même, gravement entaillé à la main par une tôle, en garde une longue cicatrice et doit aux miracles de la chirurgie le fait d’avoir conservé son pouce. « Dans mon unité, qui compte dix-sept gars, je n’en connais que deux à qui il n’est rien arrivé. » Et de nuancer aussitôt : « A condition de ne retenir que les accidents sérieux... Des chocs, des coupures et des points de suture par dizaines, des petits traumatismes, tout le monde en a eu et ne les compte plus. » Selon Ali, « les normes de productivité sont telles qu’on prend des risques et cela devient un mode de fonctionnement, au point d’effacer le sentiment du risque ».
Ce n’est que le lendemain de l’accident que la colère prend le dessus : « On a réuni les gars dès la reprise. Ils gueulaient, disaient que cela aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous, que chacun était passé dix fois à côté. C’est Jean-Philippe que la presse a écrasé, mais chacun s’était vu à sa place. » On se met à dresser la liste de toutes les irrégularités : parc d’outillage trop exigu, fuites d’huile sur les lignes de presse, manque de personnel, qualification insuffisante des pontiers. Chacun dénonce les normes de productivité qui obligent à passer outre les mesures de sécurité : « Comme il y a baisse des effectifs à la maintenance, l’entretien des machines ne se fait plus à fond. Du coup, pour faire la production, il faut neutraliser les systèmes de sécurité. Il y a des outils mis en service même avec ce genre d’écriteau : “attention, les cellules anti-intrusion sont shuntées”. »

« J’avais dit qu’il était hors de question que j’utilise ce pont »
Le pont sur lequel travaillait Jean-Philippe était défectueux. Cette charpente métallique, comportant quatre câbles d’acier, qui permet de soulever les outils de plusieurs tonnes, est commandée au sol. Pour éviter le ballant, son système de freinage est progressif. Mais, depuis un an, celui-ci obéissait mal. Tous les pontiers l’avaient signalé, comme l’atteste le cahier d’entretien.
En moins d’un an, le problème a été signalé à cent cinquante reprises. La veille de l’accident, c’est Jean-Philippe lui-même qui avait noté sur le cahier : « glissement translation : direction ». Deux heures avant le drame, un autre pontier signale lui aussi le problème. En réunion, l’un d’eux déclare : « J’avais dit depuis longtemps à mon chef qu’il était hors de question que j’utilise ce pont. » Un autre a depuis déchiré son permis de pontier.
Ali affirme que « ce climat se maintient car on a peur. Il y a des réflexes nouveaux. Encore hier, des gars sont venus me chercher pour faire dégager une tôle de deux mètres sur trois adossée à un mur. Avant, ils auraient laissé courir. Jusqu’au 29 mars, celui qui prenait des précautions, on le regardait de travers. Maintenant, chacun se sent dans son bon droit s’il perd un peu de temps pour respecter les normes de sécurité. »
Quand, quelques jours après l’accident, la direction menace de sanctionner Ali pour avoir tenu une réunion de compte-rendu du Chst, tout l’atelier se croise les bras en signe de protestation, y compris « ceux qui n’étaient pas venus à la réunion ». Un autre refuse de remplir, comme Jean-Philippe le jour de sa mort, les fonctions de conducteur de ligne et de pontier en même temps. Il s’est assis en attendant qu’un autre pontier arrive. Quand Ali s’est rendu sur les lieux, il a vu « les caristes assis autour de lui. L’équipe tenait bon depuis une heure, malgré les chefs qui tournaient autour ».

 

-  [24.08.04]   Maïté Pinero

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