Société / Dossier

Paroles de bénévoles

Leurs trajectoires sont différentes. L’une s’engage à seize ans à la mission populaire protestante, l’autre milite à la Cgt à vingt ans. Aujourd’hui retraitées, elles partagent la même passion des autres.

«   J’aime faire les petites tâches   »

Odette, quatre-vingt-cinq ans, retraitée

Tous les mardis, tous les jeudis, Odette Morel va au Picoulet, le centre social de la rue de la Fontaine-au-Roi, dans le quartier de Belleville, à Paris. La première fois qu’elle s’y était rendue, elle avait onze ans. C’était en 1936. Cette année, Odette a quatre-vingt-cinq ans. Elle est l’une des 120 bénévoles du Picoulet.
Venue à la mission populaire protestante pour le catéchisme, Odette s’y engage à seize ans comme cheftaine auprès des plus jeunes, puis des adolescentes qui fréquentent le centre   : ce sont les sorties du jeudi après-midi, du week-end et des vacances, et l’aide aux devoirs. «   A l’époque, le bénévolat, c’était tout le temps qu’on avait de libre.  »
Quand Odette se marie – avec un jeune homme rencontré au Picoulet – et a des enfants, ce n’est pas une raison pour laisser tomber. On est au lendemain de la guerre, les femmes ont fait la preuve qu’elles ont leur place dans le monde extérieur, et affirment leur envie d’y exister. Odette assure bénévolement le secrétariat du pasteur. Presque un plein-temps. «   Les enfants me rejoignaient après l’école. Certains soirs, on allait à la chorale, il y avait des soirées…   »
Le Picoulet n’employait que deux salariés et, comme beaucoup de structures à l’époque, fonctionnait grâce à l’engagement des bénévoles. Une grande différence d’avec aujourd’hui  : «  Nous avions la responsabilité complète d’une activité, alors que, maintenant, les bénévoles viennent quelques heures, sans porter l’ensemble d’un projet.  »
Odette a ainsi été longtemps responsable de groupes de jeunes. Quand elle est allée travailler, comme salariée cette fois, dans un autre centre protestant, Odette a mis le bénévolat entre parenthèses. A son retour, en 1985, elle reprend le soutien scolaire. «   Mais je me suis rendu compte qu’il valait mieux laisser ça à de plus jeunes. Les méthodes d’enseignement avaient changé, et puis je fatiguais plus vite.   »
Avec l’âge, Odette Morel a adapté sa façon de s’engager. Il lui plaît d’être utile quand on a besoin d’elle, pour écrire des lettres, mettre du courrier sous pli, faire un peu de comptabilité. «   J’aime faire les petites tâches  », sourit-elle.
L’important, c’est que cette maison, qui lui a tant apporté quand elle était petite, continue à procurer le même épanouissement aux enfants d’aujourd’hui. Quand on lui demande ce que l’âge change à son engagement, elle hausse les sourcils   : «  Voyez-vous, je ne me rends pas vraiment compte de mon âge…  »

« En m’occupant des enfants, j’ai l’impression de faire œuvre utile »

Claudine, soixante-quatre ans, retraitée

Claudine adore les enfants. Alors, un peu avant sa retraite il y a trois ans, quand elle s’est demandé ce qu’elle allait bien pouvoir faire pour les autres, c’est tout naturellement vers les enfants qu’elle s’est tournée. Mais pas n’importe lesquels.
Claudine est berceuse. Via les Blouses roses, une association qui essaie de distraire les malades, elle se rend une fois par semaine à l’hôpital Robert-Debré (Paris) pour rassurer les enfants restés seuls le soir.
«  J’arrive au service pédiatrique à 19  h  30 quand les parents sont partis. A ce moment-là, les enfants sont souvent angoissés, certains pleurent et le personnel soignant, qui est formidable, n’a pas toujours le temps de les consoler. Mon rôle auprès de ces enfants est de les bercer, de leur chanter des chansons, de les caresser, de les prendre dans mes bras…  », raconte Claudine.
La détresse d’un enfant malade, elle connaît  : «  Petite, j’ai été au sanatorium très longtemps. Mes parents habitaient loin et ne pouvaient pas venir me voir souvent, je sais ce que c’est de manquer de réconfort.  » Pour autant, elle l’avoue, «  la générosité ne suffit pas  ».
Régulièrement, avec d’autres berceuses, elle suit donc une formation avec un psychologue ou un pédopsychiatre. Pour savoir partir à 22  heures, même si l’enfant pleure encore   ; pour ne pas se substituer aux infirmières, et encore moins aux parents. Pour prendre du recul, tout simplement.
«  J’ai l’impression de faire œuvre utile   », lance Claudine. Il faut dire que le bénévolat, l’engagement, elle est un peu tombée dedans quand elle était jeune. A vingt ans, elle militait déjà à la Cgt. Elle y a encore des responsabilités aujourd’hui. «   Je suis révoltée par l’injustice sociale  », dit-elle.
Tout comme son frère aîné, qui lui a servi de modèle. «  Avec onze ans de plus que moi, il a été ma référence, avoue-t-elle. On vient d’un milieu populaire et je l’ai toujours vu se bagarrer pour défendre les droits des ouvriers, il a fait des grèves, des manifs… Moi aussi.  »
Et, si Claudine est toujours de toutes les manifestations, c’est avec les enfants qu’elle s’éclate maintenant. «  Quand j’arrive à calmer un bébé, qu’il attrape mon regard, ma voix, qu’il me fait un sourire, ou qu’il s’endort, c’est extraordinaire  », raconte-t-elle. Avant d’ajouter   : «  Ce que j’aime dans le bénévolat, c’est que c’est gratuit. Dans ce monde où l’on ne nous parle que d’argent, où tout se monnaye, c’est important de préserver ça. »

 

-  [03.05.10]   Brigitte Bègue /   Pascale Pisani

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