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Médicaments

Philippe Even, le franc-tireur du médicament

Brigitte Bègue
Philippe Even, le franc-tireur du médicament
La moitié des médicaments mis sur le marché ne servent à rien... Telle est la thèse défendue par le Pr Philippe Even dans un best-seller qui secoue le milieu médical.

« Un bureau bien rangé est le signe d’un esprit dérangé. » Cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry est écrite sur un Post-it collé sur la lampe de bureau du Pr Philippe Even. Un clin d’œil aux piles de dossiers posées là. Car, à quatre-vingts ans, le président de l’institut Necker (organisme destiné à réunir des fonds pour les chercheurs), ancien chef du service de réanimation de l’hôpital Laennec, à Paris, spécialiste des maladies respiratoires, est un bourreau de travail.

Voilà quarante ans qu’il lit et annote les publications internationales sur les médicaments, au point de pouvoir se targuer d’avoir « 40000 références sous la main ». Alors qu’on ne vienne pas l’énerver à propos du livre1 qu’il a publié en septembre 2012 avec son ami urologue Bernard Debré – «lui est de droite, moi de gauche » –, dans lequel ils affirment que 50% des médicaments sont inutiles et 5% dangereux, alors que 75% sont remboursés. Un véritable pavé dans la mare de l’industrie pharmaceutique et des agences sanitaires qui s’est vendu à 200000 exemplaires en quelques semaines. Coup médiatique? «La seule façon de se faire entendre est de taper du poing sur la table, assure celui qui a été le coauteur, en 2011, d’un rapport au vitriol sur le Mediator. Il faut arrêter de prendre les gens pour des demeurés. Le Vioxx a tué 40000 personnes aux Etats-Unis, personne en France. Et le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à nos frontières… Ce mensonge permanent est insupportable.»

Mais si l’ouvrage est plutôt bien reçu par le grand public, il fait jaser dans le landerneau médical, qui dénonce des raccourcis. Plusieurs spécialistes, dont le vice-président de l’Agence française du -médicament, des diabétologues et des cardiologues, ont décidé de contre-attaquer en annonçant la parution prochaine d’une sorte d’«Indignez-vous du médicament». De quoi amuser le Pr Even : « Ce sont ceux qui ont accepté la mise sur le marché de médicaments inutiles qui disent maintenant qu’il est urgent de faire un autre guide car le nôtre serait trop approximatif. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Sur au moins 1000 personnes qui travaillent à l’Agence du médicament, aucune n’a jamais réagi. Pendant trente-cinq ans, aucun diabétologue n’a ouvert sa bouche sur le Mediator, pas un mot. Rien. Les inexactitudes qu’on nous reproche aujourd’hui sont avant tout des divergences d’opinion. J’ai travaillé six mille à sept mille heures pour éplucher les études et écrire ce livre. Quand ils en auront fait autant, on pourra discuter, mais jusqu’à preuve du contraire le boulot, ils ne l’ont pas fait. C’est tragique de voir tous ces professeurs d’université, ces médecins si peu informés, si paresseux ou mouillés avec l’industrie pharmaceutique. Leur degré d’ignorance me révolte. Ils avalent toutes les couleuvres de l’industrie.»

« Il faut informer les médecins »

Philippe Even sait de quoi il parle: pendant six ans, il a été à la commission d’évaluation des médicaments avant leur autorisation de mise sur le marché (Amm). Il en a démissionné, sans «grand mérite», puisqu’il arrivait à la fin de son mandat, mais écœuré : « Je suis parti à cause du Zaditen, que j’estimais être un faux médicament contre l’asthme, qu’un laboratoire voulait lancer. Nous avons voté contre, mais la firme s’est arrangée pour qu’il repasse en commission. La molécule a été refusée une deuxième fois et, finalement, c’est le ministre de la Santé qui l’a autorisée comme il en a la possibilité en dernier recours. Je n’avais pas envie d’être un pantin plus longtemps. Après, il ne faut pas s’étonner que la France consomme beaucoup plus de médicaments que les autres pays européens : 52 boîtes en moyenne par an et par personne, c’est énorme. »

Des scandales comme celui du Mediator, il est certain qu’il y en aura d’autres : « Dans le monde, 40 procès ont été intentés à l’industrie pharmaceutique par les Etats ou les associations de patients. Chaque fois, les résultats des essais cliniques fournis par les firmes avaient été falsifiés. Soit les bénéfices du médicament sont gonflés, soit les inconvénients sont minimisés, voire gommés. Parfois, certaines données dérangeantes disparaissent carrément, on arrange les courbes...»

Une mesure urgente à prendre, selon lui, pour changer la donne? «Mieux former et informer les médecins prescripteurs. Pendant les études de médecine, on fait comme si l’industrie du médicament n’existait pas. On n’en parle pas. Les médecins la découvrent par les visiteurs médicaux et par la presse spécialisée, qu’elle finance. »

Le 28 février, Philippe Even et Bernard Debré devraient sortir un deuxième brûlot, la Vérité sur le cholestérol, dans lequel ils tirent à boulets rouges sur les statines, des médicaments qui font baisser le cholestérol. «Aucune évaluation n’a été faite en France, alors que c’est le pays qui en prescrit le plus», fustige-t-il. Et de citer Pascal, comme pour clouer le bec de ses détracteurs : « Etrange zèle qui s’irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques et non contre ceux qui les commettent. »

  • 1. Guide des 4000 médicaments, utiles, inutiles ou dangereux, le Cherche Midi, 23,80 euros.

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