Santé / Plus de patients, moins de moyens

Psychiatres au bord de la crise de nerfs

La psychiatrie est en crise. Elle avait pu s’adapter bon an mal an au manque de lits, de centres d’accueil, d’infirmières, mais aujourd’hui la coupe est pleine. Les psychiatres sont inquiets pour les malades et pour l’avenir de leur profession.

Trois mois. C’est le temps qu’il a fallu à Cécile pour obtenir un rendez-vous pour Antone, sept ans, dans un centre médico-psycho-pédagogique de la banlieue parisienne. « Antone n’est pas en grande souffrance, il a besoin de consulter pour des difficultés scolaires et des troubles du sommeil mais, quand même, trois mois d’attente c’est beaucoup. Je ne peux pas me permettre de l’emmener ailleurs, où il serait peut-être pris plus vite mais où je ne serais pas remboursée. » Cécile n’est pas un cas isolé. Quatre, six, huit mois, c’est à peu près le temps nécessaire aujourd’hui pour avoir accès à un psychiatre travaillant dans le service public. Ce n’est guère mieux dans le privé.
La psychiatrie va mal. Les chiffres, d’abord : 1 500 postes de psychiatres sont vacants dans le public. Et, sur les 12 000 praticiens environ en exercice (dont 47 % travaillent dans le privé), on estime qu’il en restera à peine 8 000 dans quinze ans à cause des départs à la retraite et du numerus clausus, qui limite le nombre de professionnels formés.
Or, alors que l’offre de soins diminue, les besoins sont en hausse : en dix ans, le nombre de patients qui ont consulté dans le public a augmenté de 50 %, et doublé dans le privé. « Beaucoup de gens sont demandeurs d’un lieu où ils peuvent parler de leur malaise », constate un psychiatre brestois. Surtout, la psychiatrie ne fait plus aussi peur qu’autrefois, du temps où on considérait qu’elle servait uniquement à soigner les fous. Il est donc un peu plus facile de pousser la porte d’un cabinet.

« On n’en peut plus »
« Je ne peux pas donner de rendez-vous à moins de deux mois, souligne le Dr Yves Froger, psychiatre libéral à Lorient et secrétaire général du Syndicat des psychiatres d’exercice privé. Je m’arrange pour prendre les urgences, mais c’est de plus en plus difficile. Je n’ai plus non plus la même facilité qu’avant pour renouveler les rendez-vous des patients “ lourds ” que je dois suivre très régulièrement. »
La pénurie ne touche pas que les « psys ». Depuis 1994, les écoles d’infirmières ne forment plus à la psychiatrie, et, quand il y avait trois internes dans un service il y a dix ans, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui... quand il y en a. « La psychiatrie ne va pas dans le mur, elle y est », déclare Guy Hanon, psychiatre au centre d’accueil et de crise la Roquette, à Paris (voir encadré ci-dessous).
Fini l’âge d’or des années 1970, où les professionnels se battaient pour faire sortir la psychiatrie des asiles et pour créer de petites structures plus humaines. « Notre démarche était thérapeutique. On ne voulait pas que les malades restent enfermés dans les hôpitaux. A cette époque, l’organisation médicale et l’éthique l’emportaient sur les considérations économiques, commente Guy Hanon. Mais peu à peu la situation nous a échappé et l’administration nous a demandé de fermer des lits. C’est devenu le premier objectif. Jusqu’ici, on s’adaptait, mais là on n’en peut plus. »
En dix ans, la moitié des lits d’hôpital ont été fermés, et très peu de structures (centres d’accueil, hôpitaux de jour, appartements thérapeutiques, etc.) proposant une alternative à l’hospitalisation ont été créées pour compenser. Résultat : les psychiatres se débrouillent comme ils peuvent pour trouver une place à un malade en grande souffrance. « L’hospitalisation à la demande d’un tiers* est parfois la seule solution qu’on ait pour hospitaliser un patient car, dans ce cas, le directeur de l’hôpital est obligé de trouver un lit », affirme le Pr Roger Salbreux, vice-président du Syndicat des psychiatres français.
Lien de causalité ou pas, les hospitalisations d’office ont augmenté de 37 % ces dix dernières années. Autre solution : les « lits musicaux ». « Pour un lit qui se libère, il y a trois patients qui attendent, note Guy Hanon. Alors on raccourcit les durées d’hospitalisation en faisant sortir les malades au bout de deux semaines au lieu de quatre, par exemple. C’est dangereux car il faut un minimum de temps pour remettre un malade psychotique sur pied. Si les gens ne sont pas correctement soignés, on risque d’avoir des suicides. C’est déjà arrivé. »
Ceux qui sont bien entourés, qui sont atteints d’affections légères ou qui ont les moyens de payer un thérapeute s’en sortiront toujours, mais les autres, qui va les prendre en charge ? Faute de structures, 50 000 personnes atteintes de troubles psychiques graves – dont 15 000 enfants – ne bénéficient pas de soins adaptés. Seules à les aider, les familles – quand il y en a – sont à bout. La rue va-t-elle devenir le plus grand hôpital psychiatrique, comme l’affirment déjà de nombreux spécialistes ? « De plus en plus de malades ne sont pas pris en charge. On les retrouve dans la rue, les gares et les prisons. C’est dramatique », atteste le Pr Roger Salbreux. On ne devient pas schizophrène parce qu’on est Sdf, simplement la précarité révèle ou aggrave les fragilités qui existaient déjà. « On risque de louper l’essentiel »
Avec la crise, nul doute que les psychiatres ont du pain sur la planche. Encore faut-il qu’eux-mêmes ne craquent pas : « On est en train de glisser vers une psychiatrie de bric et de broc. Nous sommes médecins, pas gestionnaires », insiste Roger Salbreux. Le tableau est d’autant moins réjouissant qu’on ne soigne pas une dépression ou une crise paranoïaque comme une angine. Pourtant, c’est un peu ça que l’on exige aujourd’hui des psychiatres : traiter le symptôme, point. « Il faut que l’on soit rentables, efficaces et rapides, regrette le Dr Yves Froger. La psychiatrie est un espace de liberté, on ne peut pas se laisser enfermer dans des protocoles et dans le tout-opérationnel. C’est la qualité de la relation que l’on instaure – ou non – avec le patient qui est soignante. Il faut qu’on ait le temps de l’écouter, d’entendre autre chose que ce qui se dit, sinon on risque de passer à côté de l’essentiel. »
On le sait : la majorité des psychotropes (antidépresseurs, somnifères, anxiolytiques, etc.) ne sont pas prescrits par les psychiatres, mais par les généralistes. « Si on veut que nous nous précipitions sur un diagnostic, sur la prescription, alors notre métier va disparaître. Déjà, on étiquette “ dépression ” ce qui n’en est pas, on parle partout de bien-être », regrette Yves Froger.

Un plan pour sauver les meubles
Le hic est que, depuis plusieurs années, on a fait croire aux patients qu’il suffisait qu’ils prennent une petite pilule pour aller mieux. Du coup, le traitement chimique a la cote. Il est même encouragé par certains psychiatres. « Il y a dans la psychiatrie un courant qui monte et qui tend à dire que tout est biologique, prévient le psychiatre brestois. Si vous souffrez d’un trouble psychique, c’est à cause d’un déficit neuronal ou cérébral. La personne en tant que sujet est mise de côté. On est en train d’aborder la psychiatrie uniquement sous l’angle de la science et des médicaments. La parole, l’écoute, le temps ne sont pas valorisés. Il y a plein de gens qui considèrent que les psychiatres ne font que du bla-bla et qui ne jurent que par les nouveaux traitements. Les laboratoires sont contents. » Pour sauver les meubles, les psychiatres viennent de demander un plan d’urgence. Seront-ils écoutés ?

 

-  [21.12.04]   Brigitte Bègue

* L’hospitalisation à la demande d’un tiers peut se pratiquer quand une personne met sa vie ou celle des autres en danger. Le maire signe alors une hospitalisation d’office. Le patient est examiné par un psychiatre, qui donne son avis. Le préfet a ensuite quarante-huit heures pour accepter ou refuser l’hospitalisation.

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