Santé

Rendez-vous avec : Philippe Foucras, généraliste indépendant

Se prémunir contre l’influence de l’industrie pharmaceutique en œuvrant pour une information indépendante des médecins, c’est l’objectif du Dr Philippe Foucras.

On le devine au premier coup d’œil  : le Dr Philippe Foucras est un homme sérieux. «  Il faut de la rigueur scientifique  », précise-t-il d’ailleurs d’entrée de jeu. Une exigence qui lui vaut d’être taxé «  d’emmerdeur par les larbins des firmes  », comme il dit, mais qui lui a permis de remporter une première victoire contre la Haute Autorité de santé (Has). Et pas des moindres, puisque le 27 avril dernier, à la suite du recours déposé par le Formindep, l’association pour une formation et une information médicales indépendantes que ce généraliste de Nevers a créée en 2004, le Conseil d’Etat a abrogé les recommandations que la Has avait promulguées sur le diabète de type 2 et la maladie d’Alzheimer.

«  Les médecins se croient libres, mais ils sont comme des poissons rouges dans un bocal, explique le docteur, à l’épaisse chevelure noire. Le bocal, c’est l’industrie pharmaceutique dont ils sont prisonniers et qui les influence sans qu’ils s’en aperçoivent.  » La force de frappe des laboratoires, qui consacrent 25 000 euros par an et par généraliste dans les visites médicales pour promouvoir leurs nouveaux médicaments, Philippe Foucras connaît  : «  Du jour où j’ai ouvert mon cabinet à celui où j’ai mis le dernier visiteur médical dehors, il m’a fallu trois ans, raconte-t-il. Quand vous commencez, tout est parole d’évangile. Vous n’avez aucun esprit critique, vos professeurs de médecine sont des leaders d’opinion formatés par l’industrie, vos stages à l’hôpital sont financés par elle, la formation continue aussi… Au début, j’étais même flatté d’être invité dans les meilleurs restaurants de ma région par les labos, jusqu’au jour où j’ai compris que les données dont on faisait état lors de ces rendez-vous n’étaient pas forcément fondées scientifiquement.  »

Une prise de conscience qu’il doit à la revue indépendante Prescrire, à laquelle un ami l’avait abonné. Mais pas question pour lui d’être moralisateur. «  On est dans un système capitaliste, et les laboratoires défendent leurs intérêts, ils font leur boulot et on a besoin de médicaments. Quand un médecin travaille pour une firme, qu’elle finance ses recherches, l’aide dans sa carrière…, ça crée des liens, c’est normal, prévient-il. Le problème, ce sont les autorités sanitaires dont c’est le devoir et la compétence de protéger les patients de l’emprise de l’industrie et qui ne le font pas.  »

Façonnage de maladies

Ainsi, alors que la réglementation l’exige, la Has a été incapable de fournir au ­Formindep l’intégralité des déclarations d’intérêts des experts qui ont participé à l’élaboration des bonnes pratiques sur le diabète de type 2 et la maladie d’Alzheimer. Elle n’a pas réagi non plus à la nomination, comme présidents des groupes de travail, d’experts ayant des conflits d’intérêts «  majeurs  » avec l’industrie. «  C’est comme si vous faisiez écrire des préconisations sur l’Ivg par le lobby catholique, ironise Philippe Foucras. C’est très grave car les recommandations émises par la Haute Autorité servent de références scientifiques aux étudiants en médecine, aux médecins, à la prise en charge à 100 % par la Sécurité sociale… Bref, à tout le système de santé. En cas d’incertitude, ce qui arrive souvent en médecine, on se reporte à elles. Si elles sont influencées à la source, c’est toute la stratégie et la qualité des soins qui sont biaisées et qui peuvent faire courir un risque sanitaire aux patients. On a vu ce que cela a donné avec le Mediator.  »

Epinglée, la Has a décidé de revoir toutes les recommandations qu’elle a prises depuis 2005, soit environ 200 au total. «  C’est une avancée importante, se réjouit le président du Formindep en esquissant un léger sourire. La Haute Autorité sait qu’elle ne pourra plus faire n’importe quoi maintenant. Elle est sous surveillance. Elle va devoir faire appel à des experts indépendants, il y en a. Je regrette seulement qu’elle n’ait pas été spontanément irréprochable.  »

Prochain dossier sur lequel va se pencher le Formindep  : la pilule du surlendemain, commercialisée en 2009, qui n’apporte rien de plus que celle du lendemain, mais qui coûte cinq fois plus cher.

«  Les firmes sont prêtes à déployer des stratégies incroyables pour étendre leur marché, assure Philippe Foucras. Bientôt, vous serez diagnostiqué Alzheimer dès que vous oublierez votre fourchette, et votre cholestérol sera dépisté dès l’âge de trois ans. Ça s’appelle le façonnage de maladies. Dans mes consultations, je passe un temps fou à convaincre mes patients d’arrêter de prendre des médicaments, et ils ne s’en portent pas plus mal, au contraire.  »

* Site  : www.formindep.org

 

-  [25.08.11]   Brigitte Bègue

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