mercredi 22 février 2012
Surproduction, veau aux hormones, vache folle : l’agriculture est en crise. Et, tandis que les paysans sont pris à la gorge, les géants de l’agroalimentaire et les banques, principaux responsables de cette agriculture non maîtrisée, enregistrent de fabuleux profits. René Louail, producteur dans les Côtes-d’Armor, porte-parole de la Confédération paysanne, a réfléchi à son métier, à ce que devrait être l’agriculture.
« Je suis un paysan qui a choisi son métier à deux reprises. C’est une façon de produire, mais c’est aussi un rapport à l’environnement, une écoute du consommateur. » Il n’est pas facile de rencontrer René Louail. Qui l’appelle sur son portable le trouve tantôt sur son tracteur, tantôt en réunion, tantôt dans le train entre Paris et Saint-Brieuc. On glane des demi-heures par-ci, par-là, et, au moment où il est disponible, le voici quasi aphone. On souhaite qu’il parle de lui, mais il en revient toujours aux autres et au monde. On ne chôme pas à la Confédération paysanne, dont il est l’un des trois porte-parole. Après les destructions, cet été, de champs d’Ogm (organismes génétiquement modifiés), les procès se succèdent et les géants de l’agroalimentaire frappent au portefeuille. Des sommes énormes sont demandées à ces militants qui veulent alerter toute la société sur ce tournant dans l’agriculture industrielle : « Cela suppose des choix pour la société, l’environnement, notre alimentation. Va-t-on accepter que les choses se fassent à la sauvette et se retrouver demain devant d’autres catastrophes, irréversibles peut-être ? »
René Louail est un militant paysan, et il parle avec la passion militante : « Comment ne pas remettre en cause l’Organisation mondiale du commerce, qui place la logique marchande avant tout, impose la course aux plus bas prix, ce qui induit l’utilisation massive des pesticides, la destruction de l’environnement, la disparition des cultures traditionnelles ? Les subventions à l’exportation, massives dans les pays riches, ruinent des millions de producteurs du tiers-monde. La logique libérale met en concurrence 1, 2 milliard de paysans, alors que seulement 20 millions d’entre eux sont mécanisés. »
Première installation : René « touche le fond »
A quarante-neuf ans, René Louail est sûr de ses choix. Ce fils d’agriculteurs des Côtes-d’Armor qui, lorsqu’ils ont pris leur retraite, possédaient leur petite exploitation mais pas de maison, ne pouvait imaginer « de vivre en ville, de travailler dans un bureau ou dans un atelier ». Il se marie et, avec l’accord de sa femme, s’installe pour la première fois en 1975 : « J’étais trop jeune, vingt-deux ans à l’époque. Je n’avais pour tout bagage qu’une formation agricole et je ne disposais d’aucun capital. » Il n’est pas le seul enfant à la maison et ne peut donc reprendre la propriété de ses parents. A l’aide d’un emprunt, il acquiert une exploitation de 4 hectares où il pratique l’élevage porcin de manière intensive. Il est associé avec un cousin.
En 1983-1984, les cours du porc s’effondrent : « Comme nous n’avions pas de réserves financières, nous nous sommes retrouvés à genoux, sans pouvoir rembourser les emprunts. Humainement, cela a été très difficile à vivre. On a touché le fond. » La faillite est d’autant plus dramatique que ses parents se sont portés caution : « Dans un premier temps, je n’ai pensé qu’à eux. C’était inimaginable que toute leur vie de travail, le peu qu’ils avaient acquis disparaisse. » L’exploitation est saisie, vendue : « Mon premier enfant est né à cette époque. Ni ma femme ni moi n’avions de couverture sociale. Quand nous nous sommes présentés à la maternité, on nous a demandé si nous pouvions payer. »
Cette période, dont il n’a pas oublié les difficultés, lui a, dit-il aujourd’hui, surtout permis de mieux se définir : « J’étais déjà un syndicaliste. Je suis devenu un militant. Parce que j’étais en difficulté j’ai voulu faire le lien avec ceux qui connaissaient la même détresse. Je suis allé à la rencontre de tous ceux qui luttent contre l’exclusion. »
Mise au point de la stratégie de résistance
Il crée une association, Sos paysans en difficulté, qu’il présidera longtemps. Elle est aujourd’hui reconnue au niveau national et, à partir des Côtes-d’Armor, a essaimé dans quarante-trois départements : « Il y a deux solutions quand on se retrouve au fond : soit on sombre dans le désespoir et on se replie sur soi-même, soit on entre en résistance. Pour cela, l’essentiel c’est d’avoir un endroit où pouvoir parler et quelqu’un à qui parler. Pas d’autre manière de se revivifier. C’est ainsi que, après m’avoir jeté par terre, mon premier échec m’a permis de repartir plus fort, plus sûr de moi et de mes choix. »
Tous les jeudis soir, l’association se réunissait : « Des gens qui ne se connaissaient pas se racontaient leurs expériences douloureuses, se rendaient compte que les mêmes causes provoquaient les mêmes conséquences dans leur vie, tentaient de trouver des solutions, d’inventer une autre agriculture. » Au total, René a acquis « un enseignement très riche durant ces mois si difficiles matériellement. Des liens très forts se sont établis avec mes copains de la Confédération paysanne, les militants du milieu associatif et mes parents, ma famille, tous extraordinairement solidaires. C’est grâce à eux et avec eux que j’ai mis au point ma stratégie de résistance, que j’ai pu ensuite partager avec d’autres ».
Le Crédit agricole n’a pas pu s’emparer des terres
Le Crédit agricole perdra son procès contre René Louail : « Nous avions réuni deux exploitations en Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun). Les terres appartenaient aux membres de la famille, mais la structure juridique était dissociée de l’outil collectif. Le Crédit agricole n’a pas réussi à mettre la main dessus. Cela a fait du bruit. Ce n’était pas banal que le Crédit perde un procès. »
C’est à cette époque que Sos paysans en difficulté élabore sa stratégie : « On aide les paysans en difficulté sur tous les plans jusqu’au redressement. C’est un accompagnement humain fondé sur une grande écoute, mais pas seulement. Je me suis rendu compte que je n’étais pas préparé à affronter des difficultés. Sur dix paysans qui se lancent, cinq sont vite en difficulté, deux ou trois sont pris à la gorge. La partie est inégale. Nos adversaires – les banques, les entreprises agroalimentaires – ont des conseils juridiques, de gros moyens pour nous guillotiner les uns après les autres. Aussi, l’association dispense une formation juridique pour apprendre à chacun à se défendre. Pour que la chaîne humaine perdure, quand un paysan redresse sa situation, on lui demande, même s’il n’est pas militant, de rester en contact, de venir raconter son expérience à ceux qui sont confrontés aux problèmes qu’il a surmontés. »
Finalement, un plan d’apurement de la dette fut négocié avec la banque : « On a négocié le remboursement échelonné du capital sans les intérêts. » C’est à ce moment que René choisit à nouveau son métier. Lui et sa femme entreprennent de se lancer une seconde fois, mais différemment : « La crise que j’avais traversée m’avait amené à mettre en question la production intensive. Il n’y a pas beaucoup d’occasions pour le faire : quand on débute et quand on est surendetté. Après, il est trop tard car on se retrouve avec des emprunts énormes sur le dos et on n’a plus le choix. C’est ce que ne comprennent pas les gens qui, après toutes les crises, s’en prennent à l’agriculture industrielle, aux paysans en disant : “ ils n’ont qu’à changer leur manière de produire ”. Mais le producteur, lui, est pris au piège. »
Un nouveau départ sur d’autres bases
Pour se réinstaller, René et sa femme modifient leur système de production : « Moins de quantité et plus de qualité, plus de valeur ajoutée donc. Même si j’ai dû emprunter à nouveau, ce type d’exploitation, centrée non pas sur une seule production mais sur trois [poulet labellisé, élevage porcin et ovin], nécessitait des crédits moins importants. » Cette diversification rend l’exploitation moins vulnérable. Celle-ci emploie une personne à plein temps et une autre à mi-temps. La femme de René travaille aux deux tiers à l’extérieur : « Nous sommes moins mécanisés, ce qui coûte moins cher à l’installation et permet de ne pas être esclave et de pouvoir se faire remplacer. La mécanisation suppose des compétences que l’on n’a pas toujours sous la main. »
La structure juridique est étudiée afin qu’une faillite éventuelle ne vienne pas détruire l’ensemble du patrimoine familial : la maison d’habitation, un groupement foncier agricole, est dissociée du reste de la propriété, une exploitation agricole à responsabilité limitée, dans laquelle René ne possède que quelques parts. Il précise : « Pendant très longtemps, les paysans ont pensé que la propriété c’était la sécurité. En fait, elle signifie leur aliénation. »
René Louail mène de front son exploitation et ses activités militantes. « Je suis un paysan du monde, insiste-t-il. Ce lien avec le collectif est très important. Il dynamise. J’ai vu des paysans dans des situations catastrophiques, mais quand les gens tiennent debout, et c’est ce lien fraternel qui le permet, on trouve toujours une solution. A l’inverse, j’ai connu des gens pas si endettés que ça mais qui terminaient en banqueroute totale car ils s’effondraient moralement. Nous avons appris des paysans latino-américains cette organisation de la résistance. Quand les victimes de l’exclusion sont épaulées, formées par des gens qui ont connu les mêmes difficultés, la chaîne qui se crée décuple les énergies de tous. C’est une manière solidaire de vivre que nous inventons. »
[25.02.03]
Maïté Pinero
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