Social

Sécurité sociale : la solidarité nationale grignotée

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Sécurité sociale apporte une garantie de ressources aux Français face aux aléas de la vie. Ces trente dernières années, cette solidarité universelle a été sérieusement mise à mal.

La Sécurité sociale date du 4 octobre 1945. Cette belle idée de solidarité prend corps au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La France est anéantie par cinq années de conflit. Malgré une situation de grande pénurie, l’Etat adopte une politique de développement solidaire, comme s’y est engagé le Conseil national de la Résistance (Cnr), association des forces politiques et syndicales qui ont participé à la Libération.
La Sécu, en apportant «  aux travailleurs et à leur famille  » une garantie «  contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain  », et en s’engageant à «  couvr[ir] les charges de maternité et les charges de famille  », bouleverse la vie de millions d’hommes et de femmes. Le plein-emploi et le boom économique des Trente Glorieuses favorisent l’épanouissement de la protection sociale. En 1958, le risque de perte d’emploi est couvert par une assurance-chômage.
Les Français croient au progrès social et espèrent des lendemains meilleurs, si ce n’est pour eux, du moins pour leurs enfants. Les inégalités semblent supportables parce qu’elles ne sont pas figées.
L’Etat est par ailleurs garant des droits des salariés, ce qui limite les prétentions des patrons à déstabiliser le compromis social élaboré en 1945.

Trente ans de plans et de réformes
Le choc pétrolier de 1974 marque une rupture. La crise se fait sentir sur les finances de la Sécurité sociale. L’équilibre des comptes devient une préoccupation centrale des gouvernements. Les premiers déremboursements de médicaments sont le fait du plan Barre de 1976.
En 1978, le plan Veil entame le processus de réduction du nombre de lits dans les hôpitaux. En 1982, le plan Bérégovoy crée le forfait hospitalier. Le gouvernement Rocard instaure la contribution sociale généralisée (Csg) en 1990…
Pas une année sans la mise en place d’un forfait, d’une franchise, d’une restriction de prise en charge. L’insécurité devient la norme et gagne tous les secteurs de la société, et en premier lieu le monde du travail, déstabilisé par la désindustrialisation de régions entières.
L’emploi se raréfie et se précarise, les solidarités de travail se délitent. Si l’ascenseur social n’est pas bloqué, il monte moins vite et redescend plus souvent [1]. Une nouvelle logique est à l’œuvre  : alléger le coût du travail et réduire les politiques sociales.

Demain, la mise à mort  ?
Ce choix de reconfigurer à la baisse la protection sociale n’est pas motivé seulement par des contingences économiques, mais aussi par des pressions idéologiques.
Les années 1980 voient de nombreux gouvernements monter au créneau contre les régimes de protection sociale, qu’ils accusent d’étouffer l’initiative individuelle, de freiner la compétitivité des entreprises, de ruiner l’économie et d’assécher les finances publiques.
A l’étranger, Margaret Thatcher part en guerre contre «  l’Etat nounou  ». Ronald Reagan, puis les Bush réduisent en charpie les budgets sociaux. En France, tout est prétexte à réduire le périmètre de couverture sociale.
L’offre publique de soins rapetisse, le privé est de plus en plus conquérant. Casser le contrat social, l’objectif est désormais clairement annoncé. Denis Kessler, tête pensante du Medef (le syndicat des patrons), martèle, tel un cri du cœur, qu’«  il s’agit de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance  !  » [2].
Un appel à la revanche, qui tient lieu de feuille de route et mise sur la résignation et sur l’éparpillement des forces sociales pour s’imposer.

 

-  [03.05.10]   Didier Berneau

[1] En 2001, un tiers des jeunes salariés diplômés possédaient un niveau de formation supérieur à celui requis pour l’emploi qu’ils occupaient trois ans après la fin de leurs études. En 2003, 25 % des 35-39 ans n’étaient pas parvenus à se maintenir à la position sociale de leurs parents (contre 18 % vingt ans plus tôt).
Source  : Insee, Données sociales, édition 2006, «  La société française  ».

[2] Magazine Challenges, 4 octobre 2007.

A lire également :
Témoignages

(Re)découvrir
(re)découvrir Publié en 1944, sous le titre Publié en 1944 sous le titre les Jours heureux, le programme du Conseil national de la Résistance (Cnr) annonçait un ensemble de réformes économiques et sociales (Sécurité sociale, retraites par répartition…). L’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui fait redécouvrir ce texte, accompagné d’interventions de spécialistes. Ed. La Découverte, 14 euros.

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