Santé

Tourisme médical, les dentistes de l’Est cassent les prix

Les Danois choisissent la Pologne pour leurs couronnes dentaires, les Anglais préfèrent l’Inde pour les prothèses de hanches... Et les Français ? Fidèles jusqu’à présent à leur système de soins, ils commencent à sortir de l’Hexagone pour se faire soigner les dents quand ça coûte trop cher ici.

Un état d’esprit nouveau

Gerd est autrichien, il vit et travaille dans la région parisienne depuis trente ans ; cet été, il a profité de ses vacances en Autriche pour prendre contact avec un dentiste hongrois, juste de l’autre côté de la frontière, et y retourne ce mois-ci pour se faire poser trois implants. Sandrine est française, vit et travaille en Allemagne depuis quatre ans et revient de dix jours à Budapest avec onze inlays* tout frais dans la bouche. Gigi a toujours vécu et travaillé en France, son mari est d’origine bulgare et ses beaux-parents vivent à Sofia.

En 2004, elle a passé ses trois semaines de congé à Sofia, allongée sur le fauteuil du dentiste. Qu’est-ce qui a décidé Gerd, Sandrine et Gigi ? Qu’est-ce qui nous entraînera peut-être nous aussi, demain, à tourner le dos à notre cher système de santé pour aller chercher dents blanches ou cœur vaillant aux confins de l’Europe ou à l’autre bout du monde ?

Le phénomène n’est pas récent. Depuis longtemps, le décalage entre les pays en matière d’avancées des connaissances, mais aussi les réglementations différentes ont généré des déplacements médicaux, mais on restait jusqu’ici dans une nécessité provoquée par l’absence d’offre de soins.

Aujourd’hui, l’affaire prend une tournure inhabituelle : la motivation devient économique. Si aucun chiffre n’est disponible sur les déplacements pour des soins à l’étranger hors du cadre des accords entre les Etats, les discussions sur les forums Internet et le bouche-à-oreille vont bon train. Ces pratiques dans le secteur des soins dentaires, après celui de la chirurgie esthétique (voir p. 49), pourraient constituer le signe d’un état d’esprit nouveau qui ferait de nous des « patients internationaux ».

« A Paris, le dentiste demandait 15 000 euros. A Sofia, j’en ai eu pour 2 000 euros »

Devant les sommes astronomiques demandées par les dentistes pour poser couronnes et implants, dans une liberté tarifaire accordée par l’assurance-maladie, les patients se rebiffent, s’interrogent, se renseignent. Quand, selon l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes), un Français sur dix renonce à aller chez le dentiste faute de moyens financiers, l’écart entre les prix français et ceux que propose un dentiste bulgare ou hongrois laisse parfois peu de place aux hésitations.

« A Paris, le dentiste me demandait 15 000 euros pour me refaire la bouche, explique Gigi. J’avais des dents épouvantables depuis des années, et j’avais eu une mauvaise expérience avec une dentiste de Bagnolet, alors, quand j’en ai eu l’occasion, j’ai suivi les conseils de mon beau-père et j’ai pris contact avec sa dentiste à Sofia. J’en ai eu pour 2 000 euros, et je suis ravie de ma bouche toute neuve. » Pour se faire soigner, Gigi s’est organisée avec son dentiste par e-mail et a supporté huit heures de traitement par jour pendant trois semaines. « C’est difficile de tenir, mais tout le monde a été tellement gentil... l’assistante, la prothésiste, ils sont tous aux petits soins, raconte cette femme de quarante-neuf ans, infirmière. Mon mari se chargeait de la traduction, mais j’ai vu là-bas un Suédois qui venait avec son interprète. Pendant les quatre mois d’été, Mariana, ma dentiste, se consacre à ses patients de l’Ouest. »

« J’ai fait une recherche complète sur Internet »

L’histoire de Gigi n’est pas exceptionnelle : Sandrine s’est fait poser onze inlays en cinq séances de trois heures d’affilée chez son dentiste hongrois. Cette jeune professeure au lycée français de Mayence a bien réfléchi avant de se décider à se faire soigner à Budapest.

« J’ai fait une recherche sur Internet pour la Hongrie, la Pologne, la France et l’Espagne. Entre les forums de discussion et les sites des cabinets dentaires, il y a beaucoup d’informations, plus ou moins sérieuses. J’ai demandé aux cabinets leurs tarifs, quel matériel ils utilisaient, comment se déroulaient les soins, quelles garanties ils donnaient, comment se passait le suivi, choses qu’on ne fait jamais quand on va chez un dentiste de proximité.

Beaucoup de cabinets m’ont envoyé leurs prix, sans autre explication : je les ai éliminés. J’ai abandonné l’Espagne et la France parce que c’était trop cher. Je n’ai pas eu de réponse de Pologne. Au bout du compte restaient trois adresses à Budapest, et j’ai choisi un cabinet francophone, qui disait travailler avec l’ambassade et l’Institut français. J’en ai eu pour 3 200 euros, voyage et séjour compris, au lieu des 9 000 demandés par mon dentiste allemand... Mais je ne suis pas vraiment fière d’avoir dû faire ce choix. »

Si beaucoup de Français sont tentés par la démarche, la plupart hésitent à sauter le pas. « Je devais me faire poser cinq implants, explique Patricia, enseignante dans l’Isère. Mon dentiste me demandait 7 000 euros. J’ai fait faire un devis sur Internet par un cabinet marocain, puis j’en ai reparlé avec mon dentiste, qui a ramené son devis à 5 000 euros. J’ai préféré la tranquillité de me faire soigner par un praticien français, près de chez moi. J’ai eu raison, puisque l’un des implants n’a pas pris. »

Le suivi est le principal écueil

D’ailleurs, pour Fabien Cohen, secrétaire général du Syndicat national des chirurgiens-dentistes des centres de santé, c’est bien la probabilité d’un suivi mal assuré qui est le principal écueil en matière de soins à l’étranger : « Il y a de bons et de mauvais dentistes partout. Le vrai risque, c’est le praticien qui sait qu’il ne reverra pas le patient et qui bâcle le travail. »

Sami Adjemi, lui, n’a pas d’états d’âme. Ce jeune commercial est revenu d’un voyage à travers la Pologne et la Hongrie avec la conviction qu’il y a quelque chose à faire : « A Budapest, il y a des grandes bouches aux dents blanches sur tous les murs. Les programmes de télévision, les brochures distribuées dans les cars Euroline sont remplis de publicité pour des cabinets dentaires... Quand je suis rentré, je suis allé sur les forums et j’ai vu qu’il y avait une demande d’information importante. J’ai décidé de créer un site et une association, Pensons 25, pour aider les personnes intéressées, qui se noient dans tout ce qu’elles trouvent sur le Net. Nous ne voulons rien vendre, simplement aiguiller les gens vers des cabinets sérieux, leur donner les coordonnées de compagnies d’aviation à bas prix et d’hôtels convenables... Nous serons financés par les cotisations. En deux mois, sans faire aucune communication, nous avons déjà eu 40 demandes. »

Sami a vingt-deux ans, et l’idée qu’on puisse se faire soigner à l’étranger n’a pas l’air de le troubler un instant : si on peut trouver moins cher le même service qu’en France, pourquoi hésiter ? Et le prix du voyage n’y change pas grand-chose : « Nous sommes à moitié prix des tarifs pratiqués chez vous, et des laboratoires français nous sous-traitent la réalisation de leurs prothèses », explique Bence Osztrovszki, prothésiste hongrois.

Sans argent, pas de couronnes

Pour Gigi, pourtant très contente des soins de sa dentiste bulgare, il y a quand même un problème : « Quand je pense que je cotise depuis plus de vingt ans à la Sécurité sociale et que ce dentiste parisien a osé me dire que je n’avais qu’à faire un emprunt pour mes couronnes ! Nous gagnons près de 3 000 euros avec mon mari, mais ceux qui sont au Smic ou au chômage, c’est normal qu’ils vivent avec des dents pourries ? »

De toute évidence, si les prothèses dentaires étaient mieux prises en charge par l’assurance-maladie, les Français n’iraient pas chercher leurs quenottes blanches au-delà des frontières. Danois, Allemands et Autrichiens ont pris depuis plus de dix ans le chemin des nouveaux pays de l’Union européenne - « on va en Pologne pour les prothèses et la chirurgie cardiaque, raconte un commerçant danois, comme on y est toujours allé pour acheter du saucisson ou de l’alcool... » La réduction des dépenses de santé à tout prix va-t-elle nous amener, comme nos voisins du Nord encouragés par leurs caisses privées d’assurance-maladie, à trouver des soins moins chers au-delà des frontières ?

* Inlay : obturation d’une dent à son empreinte exacte.

 

-  [04.11.05]   Pascale Pisani

En bref Selon le décret n° 2005-386 du 19 avril 2005, les soins pratiqués en urgence lors d’un séjour à l’étranger sont pris en charge par la Sécurité sociale. En respectant les procédures nécessaires en France - l’entente préalable, par exemple -, les assurés sociaux peuvent également recourir à des soins de ville chez un médecin ou un dentiste dans un des 25 pays membres de la communauté « dans les mêmes conditions que si les soins avaient été reçus en France [...] ».

Lire aussi :
- L’avis de Benoît Beacke, dentiste au centre dentaire mutualiste d’Ivry
- Se faire refaire les seins au soleil

A savoir
La Belgique accueille quelque 4 000 handicapés français. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas et l’Espagne restent la destination obligatoire des femmes qui souhaitent interrompre une grossesse au-delà des quatorze semaines légales en France.
La Belgique et l’Espagne reçoivent les femmes qui ne répondent pas aux critères requis dans l’Hexagone pour des fécondations in vitro.
La ville de Lyon a intégré le tourisme médical dans sa communication en direction des pays du golfe Persique. La Sécurité sociale britannique a passé en 2002 une convention avec des établissements du Nord-Pas-de-Calais pour éviter aux patients anglais une attente trop longue avant une opération de la cataracte ou une prothèse de la hanche.
La France accueille depuis longtemps des Italiens dans ses services de cancérologie.

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