Santé / Cancers suspects à Commentry

Toxique vitamine

Le taux de cancers du rein parmi les salariés d’Adisseo travaillant à la synthèse de la vitamine A est vingt fois supérieur à la moyenne observée dans le reste de la population. Les élus Cgt au Chsct et au CE de la société se mobilisent.

Onze cas de tumeur du rein depuis 1994, dont une seule bénigne : tel est le triste score de l’entreprise Adisseo à Commentry, dans l’Allier. Les élus Cgt au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (Chsct) et au comité d’entreprise ont décidé de rendre l’affaire publique*, après avoir fait mandater le toxicologue Henri Pézerat auprès du Chsct. L’expert a rendu son rapport fin 2002. « Avant 1982, un certain procédé de fabrication de la vitamine A de synthèse était utilisé. Aucun problème spécifique (cancer du rein notamment) n’était signalé, résume-t-il. En 1982, le procédé change. Le nouveau mode de fabrication fait intervenir une molécule, appelée C5, qui a la particularité d’activer le processus de synthèse. »
Mais, bientôt, les problèmes surgissent. Deux premiers cancers sont détectés en 1994, deux autres cas en 1995. On arrive à six cas au total en 1999 et à dix en 2002. Une onzième tumeur vient d’être diagnostiquée, bénigne semble-t-il. « A notre connaissance, souligne Henri Pézerat, ce procédé, mis au point par Rhône-Poulenc sur ce site de Commentry, n’est pas utilisé ailleurs, ni dans le groupe ni dans les entreprises concurrentes. Quelques études ont été réalisées – par Rhône-Poulenc – sur la toxicité du C5, mais nous n’avons pas eu écho de recherches in vivo (sur des animaux) ou sur le C5 associé à d’autres solvants. Le problème peut aussi résulter de la combinaison de produits. »
C’est le refus d’engager de nouvelles recherches, comme l’ont demandé les élus Cgt au Chsct de l’entreprise, qui a motivé la réaction du syndicat. « La production de vitamine A incorporée dans les compléments nutritionnels pour animaux est notre principale activité, précise Alain Passat, secrétaire Cgt du CE et du comité central d’entreprise du groupe Adisseo. Nous en produisons 3 tonnes par jour. Et la direction voudrait augmenter la production. A la Cgt, nous n’y sommes pas opposés, mais à condition que soient respectées la santé et la vie des salariés. Notre site est classé Seveso, ce qui implique de se conformer à des normes de sécurité. Nous demandons donc des études plus approfondies et la mise en place, s’il le faut, au nom du principe de précaution, d’un procédé de substitution. C’est possible, puisque nous produisions autrement avant 1982. Nous voulons aussi que le caractère professionnel des cancers soit reconnu. »


Une molécule très mal connue
« Des dossiers de maladies soupçonnées d’être d’origine professionnelle ont été déposés à la caisse régionale d’assurance maladie (Cram) pour les personnes atteintes », confirme Jean-Paul Alozy, directeur du site Adisseo de Commentry. Y a-t-on donné suite ? La Cgt est intervenue, par le biais de ses élus, auprès du conseil d’administration de la Cram d’Auvergne. Les cas de maladies ne figurant pas dans un tableau spécifique de maladies professionnelles – comme ici – mais dont le caractère professionnel paraît probable sont examinés par le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles, où siègent trois médecins experts. Le service de prévention de la Cram est, lui, entendu sur les aspects techniques de l’exposition éventuelle.
« Chez Adisseo, nous avons affaire à une molécule très mal connue, pour laquelle il n’existe pas d’enquête épidémiologique précise », dit Dominique Martin, chef adjoint de ce service. L’industriel, sur ce point, se retranche derrière ce qui a été fait : « Nous avons demandé à des toxicologues de revoir les travaux effectués en 1990 et en 1992. Des études sur les animaux ont été réalisées. Ont-elles été suffisantes ? Je ne suis pas expert dans ce domaine. » Et Jean-Paul Alozy de reconnaître : « Le C5 est un irritant assez fort. Il y a quinze ou vingt ans, les protocoles de sécurité n’étaient pas toujours très rigoureux. C’était vrai dans toute l’industrie chimique. Selon moi, nous payons aujourd’hui ce qui s’est passé alors. »

 

-  [20.03.03]   Anne-Marie Boulet

* Le syndicat a tenu une conférence de presse le 19 février dernier.

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