Santé / Paul François, malade à cause d’un herbicide, attaque monsanto en justice

Un agriculteur contre le géant de l’agrochimie

En avril 2004, Paul François inhale accidentellement les gaz dégagés par un herbicide. Depuis, seul contre le Goliath de la chimie, il bataille pour que la responsabilité du fabricant soit reconnue.

Paul François, quarante-cinq ans, agriculteur céréalier à Bernac (Charente), a décidé de s’attaquer à Monsanto, le géant américain de l’agrochimie.
Son avocat a déposé devant le tribunal de grande instance de Lyon, juridiction du siège de Monsanto Agriculture France, des conclusions qui reprochent à la firme un manquement à son obligation d’information et de sécurité sur la composition exacte du Lasso*, un herbicide.
D’ici à quelques semaines, les juges lyonnais devraient se prononcer sur la recevabilité de cette plainte.

«  Il faut peut-être plus de folie que de courage pour faire ça  », remarque le céréalier, qui sait que la procédure, si elle démarre, sera longue («  Au moins dix à quinze ans  », prédit-il) et semée d’embûches. «  Mais j’ai été révolté par la mauvaise foi des responsables de Monsanto, qui ont tout fait pour nous cacher la composition exacte du produit qui m’a empoisonné.  »

La colère de Paul François remonte au 27 avril 2004, quand il entreprend de nettoyer le pulvérisateur autotracté de son exploitation après un traitement au Lasso.
Le soleil brille, ce jour-là, sur la campagne charentaise. Aussi, quand il ouvre le réservoir qui a contenu le produit d’épandage, le gaz qui s’est formé dans la cuve surchauffée le suffoque instantanément. Il perd connaissance et doit être évacué vers les urgences de Ruffec, la ville voisine.
Les médecins de l’hôpital contactent le centre antipoison de Bordeaux, qui conseille de placer le patient en observation, mais ne recommande aucun prélèvement biologique (sang, urine, cheveu) pour analyse.

La tournée des hôpitaux
Au bout de quatre jours, Paul François sort de l’hôpital. Il présente encore de nombreux troubles  : céphalées, bégaiements, perte de mémoire, vertiges. Après cinq semaines d’arrêt, et malgré une grande fatigue, il reprend le travail, sans se douter qu’il n’est qu’au début d’un véritable chemin de croix.

Entre le 29 novembre 2004 et le 8 avril 2005 vont en effet se succéder neuf épisodes de perte de conscience, qui lui feront visiter les hôpitaux de Ruffec, de Poitiers ou d’Angoulême. «  Le Samu est venu me chercher plusieurs fois chez moi en urgence – vous imaginez ce que j’ai fait vivre à mes filles et à ma femme  !  » se souvient Paul François.
Le défaut de prélèvement biologique, lors des premiers comas, nuit à l’établissement du diagnostic.

Au gré des hypothèses émises par les équipes médicales, Paul François est trimballé d’un service à l’autre  : soixante jours d’observation à la Pitié-Salpêtrière à Paris pour lever l’hypothèse de l’épilepsie, des scanners et des électroencéphalogrammes pour écarter la piste de troubles neurologiques organiques, et même une évaluation psychia­trique  !
Pire, quand enfin des analyses d’urine sont effectuées, en février  2005 (dix mois après l’accident  !), et que les résultats font resurgir la piste toxicolo­gique – et donc la responsabilité du Lasso –, un médecin soupçonne Paul François d’être un «  sniffeur  » de désherbant… L’inhalation volontaire et répétée semblant, selon ce médecin, la seule explication plausible de la présence persistante de ces substances toxiques, dont le corps de l’agriculteur aurait dû, normalement, se débarrasser beaucoup plus vite. «  De victime, voilà que je devenais accusé  !  » s’indigne Paul François.

Heureusement, durant cette période de grande incertitude, Paul François a sollicité l’expertise de scientifiques membres de l’Association toxicologie Cnam.
Sur les conseils d’André Picot, toxico-chimiste, directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique (Cnrs) et président de l’association, il fait analyser le désherbant utilisé en avril  2004.
Avec, à l’arrivée, deux surprises  : si l’alachlore est la substance désherbante active du produit, il apparaît que le Lasso est composé à plus de 50 % de chlorobenzène, un solvant dont la dangerosité est attestée, puisqu’il figure dans les tableaux des maladies professionnelles établis par le régime général de la Sécurité sociale. Une présence massive dont ne faisait pas mention l’étiquette du désherbant.

Premier jugement favorable
L’analyse décèle également les traces d’un composé (chlorométhylester de l’acide acétique) issu d’un produit éminemment toxique, le chloroacétate de méthyle, capable de provoquer, par inhalation ou par contact, l’asphyxie cellulaire.
Interrogé sur la présence de cette substance dans le Lasso, Monsanto avance l’hypothèse d’une réaction chimique accidentelle causée par le vieillissement du produit. «  C’est de la mauvaise foi  », commente André Picot, qui estime que le chloro­acétate était utilisé pour son pouvoir énergisant afin d’augmenter l’activité du désherbant.

Dès lors, le combat de Paul François change d’âme. Maintenant que l’origine de ses malaises récurrents est clairement imputée à l’accident d’avril  2004, il veut faire reconnaître leur caractère de maladie professionnelle. Devant les refus répétés de la Msa (l’assurance-maladie du monde agricole) et de l’Aaexa (l’organisme qui prend en charge les accidents du travail et les maladies professionnelles), il porte l’affaire devant le tribunal des affaires de la Sécurité sociale (Tass) de la Charente.
S’appuyant sur le rapport d’expertise du Pr Jean-François Narbonne, toxicologue (voir encadré), les ­juges ont estimé, le 3 novembre 2008, que les effets cliniques survenus à partir du 29 novembre 2004 sont liés à l’inhalation accidentelle de départ et doivent donc être pris en charge au ­titre de la législation professionnelle.

Seul, par choix
La partie adverse a fait appel. Mais Paul François reste serein. Cette première décision favorable le conforte dans sa volonté d’aller plus loin. Avec ce combat, qu’il a entrepris seul et veut continuer seul, sans soutien syndical ou politique pour ne pas brouiller le message, il veut être à l’origine d’une prise de conscience de sa profession.
«  Dans notre milieu, les problèmes de santé liés aux produits de traitement sont tabous… Personne ne veut en parler de peur de jeter le discrédit sur les agriculteurs, alors que dans la plupart des cas ce sont eux les premières victimes  !  »
Une attitude qui, selon lui, évolue. «  Au début, les collègues m’invitaient plutôt à la modération. On me disait  : “ Ton histoire va encore nous faire passer pour des pollueurs  ! ” Mais, depuis quelque temps, je reçois beaucoup d’encouragements.  »

Il tient aussi à aller jusqu’au bout pour rendre hommage à Henri Pézerat, l’animateur des Comités amiante, disparu en février dernier. «  Il avait mis ses compétences scientifiques et son humanité à mon service, se souvient Paul François. Quand j’étais au creux de la vague, c’est lui qui m’a encouragé à ne pas baisser les bras.  »

 

-  [02.04.09]

* Retiré du marché en avril 2007.

A savoir

Le chlorobenzène, principal coupable
Dans son rapport d’expertise effectué à la demande du tribunal des affaires de Sécurité sociale de Charente, Jean-François Narbonne, professeur de toxicologie à l’université Bordeaux I, désigne le chlorobenzène comme principal coupable.
Il rappelle que c’est «  un narcotique puissant et un toxique hépatique. L’atteinte neurologique associe somnolence, manque de coordination, dépression du système nerveux central, puis troubles de conscience  ».
Stockés dans les graisses de réserve, les toxiques ont été «  relargués  » par phases successives, ce qui explique les différents comas en récidive. Ces effets retardés, inhabituels, sont imputés à une modification du métabolisme des substances toxiques due à des interactions avec l’alachlore ou avec certains médicaments utilisés au cours de la première phase du traitement.

Les errements des centres antipoison
Le Pr Jean-François Narbonne se montre sévère à l’égard des centres antipoison de Bordeaux et d’Angers, qui ont été à plusieurs reprises interrogés sur le cas de Paul François et n’ont jamais demandé les analyses recommandées, dans ce cas, par les fiches toxicologiques de l’Inrs (Institut national de recherche et de sécurité).
«  Ce comportement aberrant relèverait au mieux d’une incompétence difficilement croyable de la part de professionnels de la santé, au pire d’une volonté délibérée de ne pas fournir les preuves de l’implication du produit industriel dans les troubles affectant Paul François. Cette faute grave justifie, de mon point de vue, des suites judiciaires  », note-t-il en conclusion de son rapport.

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