jeudi 24 mai 2012
Face au cancer, les effets de notre environnement chimique sont minimisés. Mais les preuves s’accumulent et les choses commencent à bouger. Entretien avec Annie Sasco, responsable de l’équipe d’épidémiologie pour la prévention du cancer à l’Inserm.
En France, la prévention des cancers est exclusivement fondée sur
les comportements individuels : ne plus fumer, entre autres. Mais les effets de l’environnement ne sont pas pris en compte. Pourquoi ?
Cela fait vingt-cinq ans que je fais de l’épidémiologie des cancers, et cela fait vingt-cinq ans que j’entends dire que rien n’est prouvé. Pourtant, on a un certain nombre d’éléments.
Actuellement on considère qu’environ 200 produits chimiques sont toxiques pour les souris de laboratoire. Inutile d’attendre de savoir s’ils sont dangereux pour l’homme. Cela suffit comme preuve.
Il y a cinquante ans, les liens entre la cigarette et le cancer faisaient polémique aussi. Aujourd’hui, personne ne les remet en cause. Mais on a attendu vingt à trente ans selon les pays pour mettre en place une politique de lutte contre le tabagisme efficace.
On a attendu dix ans avant d’interdire l’amiante, malgré des données très solides. Tout ce qui est controversé est éliminé des études, voilà pourquoi l’Académie de médecine estime que seuls 0,7 % des cancers sont imputables à l’environnement.
Mais ce n’est pas parce que la nocivité d’un produit est controversée que celui-ci n’est pas dangereux. Heureusement, la population commence à se poser des questions et les choses bougent.
Quelles sont les priorités ?
Les pesticides. Il y en a partout. Dans notre assiette, pour commencer : en prenant un repas normal, on est exposé aux résidus de 21 pesticides. Beaucoup de ces substances sont des perturbateurs endocriniens, qui peuvent modifier le système hormonal dès le stade fœtal.
Ils sont suspectés d’être en cause dans les cancers hormonodépendants du sein, de la prostate, des testicules, dans les lymphomes non hodgkiniens, les tumeurs cérébrales et les leucémies de l’enfant.
Ces cancérogènes sont également présents dans l’air, le sol, à faibles doses, certes, mais nous sommes exposés à tous ces produits
en même temps et longtemps, et dès notre conception. Il y a donc un effet cumulatif sur l’organisme.
Comment faire pour savoir qui est responsable de quoi ?
C’est la difficulté. Autant on peut demander à une personne si elle fume, autant il est impossible de lui demander quel air elle respire ou quelle eau elle boit.
Il y a des éléments qu’on ne peut pas contrôler. Le nombre de molécules chimiques à tester est très important. On ne peut pas tout évaluer d’un coup. On ne peut pas non plus utiliser les méthodes traditionnelles de l’épidémiologie, il faut faire des examens biologiques performants, des biopsies de tissus adipeux, puisque c’est dans les graisses, entre autres, que se cachent les résidus de pesticides.
Tout cela coûte cher et on se heurte à des intérêts économiques énormes. Mais il faut faire vite, car le nombre des cancers augmente.
Ce serait bien de pouvoir les éviter.
[05.11.08]
Brigitte Bègue
- Le rôle des pesticides a été évoqué dans huit des neuf cancers en augmentation cités dans l’expertise collective menée
par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement
et du travail (Afsset), rendue publique le 2 octobre dernier.
- Le Grenelle de l’environnement a demandé que l’utilisation des pesticides soit réduite de moitié d’ici à dix ans et que les plus dangereux soient interdits.
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