Colette, Marjorie, Rosalba et Chantal, quatre femmes en marche
Depuis qu’en 2004 elles ont été déboutées par la Cour de cassation, elles tournent une fois par mois autour du palais de justice de Dunkerque, pour que ceux qui ont empoisonné leurs maris à l’amiante comparaissent au pénal, comme tout malfaiteur. En 2004, elles étaient 140. En 2010, elles sont 424. Portrait croisé de quatre d’entre elles, quatre femmes en marche.
La souffrance et l’impérieuse volonté de justice les ont réunies. Plus qu’une leçon de courage, c’est une leçon de vie que nous offrent Colette, Marjorie, Rosalba et Chantal. Quatre femmes, magnifiques, avec, pour la séance photo, la mer du Nord en toile de fond et le ciel de brume où les gris se font ors. Elles se réchauffent, se soutiennent…
Il y a Colette Ozouf, la Bretonne. C’est elle qui a soumis au conseil d’administration de l’Ardeva* l’idée que les veuves se rencontrent une fois par mois au local. Une idée aussitôt acceptée, et soutenue sans relâche par son président, Pierre Pluta, qui ne leur ménage pas ses encouragements. Hubert Ozouf était dans la marine  ; son dernier poste aux douanes maritimes le conduisait à explorer les recoins bourrés d’amiante de bateaux souvent pourris. « Nous étions dans la période du carnaval, et dans la région, ce n’est pas rien. Ma fille était venue pour faire la fête avec ses amis, et je venais d’apprendre que son père n’avait plus que quelques mois à vivre. » C’était en 2002. Son Hubert est mort huit mois plus tard. Il avait cinquante-sept ans.
Le moral joue les montagnes russes, les larmes ne sont pas loin, aujourd’hui. « J’ai appelé Marjorie hier, et on est allées faire un tour sur la digue de Malo. » Les «  filles  », comme elles s’appellent entre elles, disent leur espoir brisé de continuer cette vie qu’elles aimaient aux côtés de leur homme, et puis de souffler un peu à la retraite.
Marjorie Le Veziel se définit comme une « timide améliorée ». Cette grande femme blonde poursuit le combat de son mari, un temps électricien à la Normed. « Il savait ce qui lui arrivait… Je sens sa présence à mes côtés. On a parlé jusqu’au bout. » Pendant des nuits, elle a écrit, continuant un dialogue interrompu par la mort de Serge. Il avait cinquante-trois ans. La colère de ces femmes est devenue un moteur. Marjorie est dans une recherche perpétuelle d’idées pour que leurs maris ne disparaissent pas une deuxième fois, emportés par le maelström médiatique. « Nous, on va pas brûler des voitures, mais il ne faut surtout pas qu’ils deviennent invisibles. »
« Allez, les filles, on est là   ! » Chantal Paroz a dissimulé ses larmes pour que Sylvain, son mari, n’apprenne pas le mal qui allait l’emporter à cinquante-quatre ans. « Quand j’ai su, je me suis dit : “ Je vais me battre, on va s’en sortir. ” » Dynamique, débordante d’énergie, n’hésitant pas à plaisanter, elle a soudain la gorge nouée… « Il travaillait là . » Elle montre le site d’Arcelor-Mittal, alias Sollac Dunkerque.
Toutes différentes, et pourtant si semblables. Rosalba Cavalli-Chelkovski a rejoint le groupe au printemps 2009, lors du déplacement en Italie, à Turin, pour soutenir l’ouverture du procès au pénal contre les dirigeants actionnaires-propriétaires d’Eternit. Elle serre un drapeau italien sur lequel est écrit « Eternit justizia ». « C’est une veuve de l’amiante italienne qui me l’a donné. »
Elle a tant à dire, Rosalba. Sur Jean, son mari, courageux et papa gâteau, décédé en 2007, à soixante ans. Sur leur départ de Longwy pour une meilleure situation à Usinor Mardyck. Sur l’amiante qu’ils retrouvaient dans la baignoire-sabot après la douche. Sur son engagement dans l’humanitaire, son yoga pour tenir le coup. Sur sa difficulté à engager des poursuites pour faute inexcusable.
Chacune parle de projets et de bonheur… Et de la mort, suivie de mois de tracasseries paperassières. Chantal a attendu cinq ans avant que son dossier soit réglé. Usinor lui a envoyé trois fois une lettre précisant que son mari ne faisait plus partie du personnel. Et pour cause...
Les larmes ne sont jamais bien loin du rire, et pourtant le rire est bien là . Leur combativité, leur solidarité les protègent des regards pas toujours bienveillants de ceux qui voudrait que leur combat les enferme dans un rôle de veuve éplorée. La souffrance et l’impérieuse volonté de justice les ont réunies, mais aussi l’amitié. Une amitié qui permet secrets et confidences que seules peuvent partager celles qui ont vu le fond de l’abîme et ont décidé de ne pas plonger. Pour elles et pour leurs enfants.
* Association régionale de défense des victimes de l’amiante, créée en 1996. Le réseau des veuves est né en 2004.
La faute inexcusable ouvrant droit à l’indemnisation des victimes a été reconnue en 2002 devant les tribunaux des affaires de la Sécurité sociale. Aujourd’hui, l’instruction d’un procès pouvant déboucher sur des condamnations pénales est en cours. Elle est menacée par le risque de suppression du juge d’instruction, contre laquelle s’insurgent les victimes de l’amiante.
- 15 décembre 2004 : Première marche.
- 29 janvier 2006 : 14e marche et suspension des manifestations après des promesses de procès, qui ne seront pas tenues.
- 2006 :Mise en place d’un groupe de parole qui réunit régulièrement
75 veuves.
- 17 décembre 2006 :Inauguration d’une stèle à la mémoire
des victimes.
- 2007 : Edition d’un livre de témoignages, Paroles de veuves et de victimes.
- 6 avril 2009 :Manifestation en Italie pour que se tienne le procès pénal des dirigeants d’Eternit.
- 14 avril 2009 : Reprise des marches, qui se poursuivent encore aujourd’hui.
- Juin 2009 : Manifestation internationale à Dunkerque.
Ardeva Nord-Pas-de-Calais, 17, rue du Jeu-de-Paume, 59140 Dunkerque.
Tél. 03 28 51 16 87.
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