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Annie Thébaud-Mony, sociologue engagée

Brigitte Bègue
© Magali Delporte

La chercheuse Annie Thébaud-Mony se bat depuis des années pour la reconnaissance des cancers professionnels.

En 2012, Annie Thébaud-Mony a refusé la Légion d’honneur. « J’ai considéré que c’était une provocation alors que mes crédits de recherche avaient ­diminué de façon drastique. Je n’attends pas de médaille, mais le soutien des pouvoirs publics », lâche-t-elle. Depuis plus de trente ans, cette sociologue du travail, directrice de recherche honoraire à ­l’Inserm, se bat contre l’invisibilité des maladies professionnelles, ­notamment des cancers : seuls 0,5 % sont attribués au travail, et la majorité concerne l’amiante. « C’est l’arbre qui cache la forêt », dit-elle, en pointant les inégalités sociales en matière de mortalité.

En 1980, les ouvriers avaient quatre fois plus de risques de mourir d’un cancer avant 65 ans que les cadres, en 2010, le risque était multiplié par dix, selon la Cour des comptes. La France détient même le ­record européen de morts prématurées avant 65 ans chez les hommes. « La production mondiale de substances chimiques est passée d’un million en 1930 à 400 millions aujourd’hui, ce n’est pas anodin », signale la chercheuse. En 2010, l’enquête Sumer (Surveillance médicale des expositions aux risques professionnels) indiquait que 16 % des hommes étaient exposés à au moins un cancérigène au travail et 7 % à trois.

Une situation peu évoquée dans les causes de cancers et pour laquelle Annie Thébaud-Mony parle d’« invisibilité construite » : « Dans les années 1980, déjà, les épidémiologistes banalisaient le risque en l’attribuant au tabagisme. Aujourd’hui, les autorités sanitaires continuent à accuser le tabac et l’alcool et à culpabiliser les gens comme s’ils étaient responsables de leur cancer. De quel droit ne prend-on en compte que les comportements individuels et jamais les expositions professionnelles à des toxiques ? Le tabagisme n’explique pas la part des cancers chez les ouvriers, la génétique non plus. Car, maintenant, on essaie de faire passer l’idée que les inégalités face au cancer sont liées à des caractéristiques génétiques individuelles. Il y aurait donc des travailleurs à risques, mais pas de travail à risques ! » Des interprétations qui révoltent celle qui, en 2007, a écrit Travailler peut nuire gravement à votre santé, et qui sort ce mois-ci la Science asservie (éditions La Découverte, 19,50 €), dans lequel elle dénonce « la collusion mortifère en santé publique entre industriels et chercheurs ».

L’industrie du doute

« Les industriels ont réussi à fabriquer du doute, commente-t-elle. Ils ont monté une véritable machine de guerre pour opposer aux travaux scientifiques qui montraient un lien de causalité entre une exposition à des substances chimiques et des cancers d’autres études qui apportaient des interrogations, tout cela avec la complicité de chercheurs. C’est ce qui s’est passé pour l’amiante et ça continue. »

Pour diluer les responsabilités, l’industrie dispose de deux atouts : le temps et la complexité de la maladie cancéreuse. « Entre l’exposition à un cancérigène et l’apparition du cancer, il s’écoule plusieurs décennies, ce qui ne facilite pas l’identification des coupables, souligne la veuve d’Henri Pézerat, un des premiers chercheurs à avoir identifié les mécanismes d’action des fibres d’amiante. Par ailleurs, dans le cancer, il n’y a pas “ une cause, un effet ”. C’est un processus compliqué dans lequel plusieurs facteurs interviennent, il est donc difficile de dire que la maladie est liée à ça ou à ça, les employeurs jouent là-dessus et le tabagisme sert à noyer le poisson. Mais il y a une chose sur laquelle on a une certitude, ce sont les expositions professionnelles. »

La sociologue sait de quoi elle parle : depuis 1998, elle reconstitue avec une équipe de chercheurs rassemblée au sein du Giscop (Groupement d’intérêt scientifique de surveillance des cancers d’origine professionnelle) le parcours de 1 000 salariés de Seine-Saint-Denis, atteints de cancers. 84 % d’entre eux ont été en contact avec des produits ou procédés cancérigènes et 55 % ont été exposés à au moins trois. Pour 90 %, l’exposition a été forte ou moyenne et a duré environ trente ans, en l’absence de toute protection individuelle ou collective.

Annie Thébaud-Mony plaide pour que ces polyexpositions soient reconnues. « Un maçon est en contact avec plusieurs produits, ce qui augmente la dangerosité », explique-t-elle. Le chariot d’une femme de service peut contenir jusqu’à 14 cancérigènes. Si elle tombe malade, on dira sûrement que c’est parce qu’elle fume…

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