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Santé

DSM-5 : la tristesse est-elle devenue un business ?

Brigitte Bègue
dépression
©ImageSource/REA

Alors qu'elle vient d'être rendue publique, la version numéro 5 du DSM, le Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux, fait polémique en France. Créée il y a trente ans par l'Association américaine de psychiatrie, la première édition de ce qui est considéré comme la « bible » des psychiatres partout dans le monde, répertoriait, à l'époque, 60 pathologies mentales contre 355 aujourd'hui. La tristesse serait-elle devenue un business, comme l'évoque dans son livre, le psychiatre Patrick Landman, auteur de Tristesse-Business, le scandale du DSM-5  (éd. Max Milo, 12 euros) ? Interview.

Pourquoi êtes-vous parti en guerre contre le DSM-5 ?

 

Parce qu'avec cette nouvelle édition, il va être quasiment impossible de faire la distinction entre le normal et le pathologique dans le domaine de la psychiatrie. Ce n'est pas une querelle d'experts, mais un problème qui risque de toucher tout un chacun. Je ne suis pas contre la classification des troubles mentaux - elle permet aux psychiatres d'avoir un langage commun - mais, en multipliant leur nombre comme le fait le le DSM-5, en rendant pathologiques tous les comportements de l'existence, en particulier les excès, les excentricités, on va mettre une étiquette psychiatrique sur tout.

Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Désormais, on va considérer que des personnes qui ont trois ou quatre accès irrépressibles de gourmandise par mois sont atteints d'hyperphagie, un nouveau trouble du comportement alimentaire recensé dans le DSM-5. On va dire que les seniors, qui perdent parfois la mémoire des noms propres ou qui ne savent plus où sont leurs lunettes, leurs clés… souffrent de troubles neurocognitifs mineurs. Les enfants qui font des colères à répétition vont être affublés d'une nouvelle maladie, le disruptive mood dysregulation disorder. Les femmes qui ont des règles douloureuses et qui n'ont pas le moral à cette période-là vont être soignées pour syndrome dysménorrhique prémenstruel. Le pire concerne le deuil : on estime que si quelqu'un qui a perdu un proche souffre toujours au bout de quinze jours, il fait un épisode dépressif majeur. C'est d'une absurdité totale, au bout de deux semaines de deuil, il est normal d'être triste, déprimé, d'avoir perdu le sommeil et l'appétit. Le Dsm-5 ouvre un boulevard au surdiagnostic et à la surmédication.

Est-ce un phénomène nouveau ?

Non, on avait déjà observé cette dérive avec le DSM-4 il y a une dizaine d'années, mais elle s'accentue. On va vers une pathologisation et une psychiatrisation artificielle du quotidien. La médecine scientifique découvre des maladies, le DSM en invente. En clair, on fabrique de fausses maladies qui n'ont aucune validité. Mais, simplement, en abaissant le seuil de ce que l'on considère être la norme et sous prétexte de prévention, on arrive à inclure de plus en plus de gens dans ces pathologies. Or, un psychiatre n'est pas un neurologue, il n'est pas dans la médecine somatique. Nous n'avons pas de marqueur biologique qui définisse une maladie, ce n'est pas comme avec un diabète où on mesure la glycémie. Les diagnostics en psychiatrie sont des constructions sociales, ils doivent tenir compte du contexte, de l'environnement du patient. Si vous remplissez des cases avec des questions formatées à l'avance, ça ne marche pas. Les gens évoluent, leur vie aussi, un diagnostic ne doit pas être une étiquette collée sur un patient ad vitam aeternam.

Sauf pour l'industrie pharmaceutique qui vend des médicaments...

A un moment, les laboratoires poussaient vraiment à la roue dans ce sens, mais c'est un peu moins le cas aujourd'hui car ils ne trouvent pas de marqueurs biologiques, justement, qui pourraient leur permettre de créer de nouvelles molécules. Mais les conflits d'intérêts restent vrais. Il y a aussi une alliénation des experts. Ceux qui s'occupent des troubles du comportement alimentaire voient d'un bon œil, par exemple, que la gourmandise devienne un trouble de l'hyperphagie... Mais dépenser 25 millions de dollars pour le DSM-5 et mobiliser les plus grands experts américains et internationaux pour nous dire qu'un deuil devient pathologique au bout de quinze jours, c'est inquiétant. Autant quand ils sont bien prescrits, avec un bon diagnostic, les médicaments psychiatriques peuvent sauver une vie humaine et peuvent aider les patients à retrouver une vie normale, autant, quand ils sont inappropriés, ils peuvent avoir des conséquences importantes, en particulier pour les enfants, car la maladie mentale stigmatise.

C'est ce qui se passe aux Etats-Unis qui vous fait dire ça ?

Actuellement, 11 % des enfants américains et 20 % des adolescents sont considérés comme ayant un trouble de l'attention avec ou sans hyperactivité. Heureusement, nous n'en sommes pas là en France mais ça monte, puisqu'il y a quand même 30 000 enfants sous prescription de Ritaline ou autres médicaments. C'est d'autant plus préoccupant que le DSM-5 vient de créer un nouveau trouble dont j'ai parlé plus haut : le disruptive mood dysregulation disorder, ou trouble des colères intempestives de l'enfant, qui a vocation à être surdiagnostiqué. Les enfants se baladent d'un symptôme à un autre facilement, ils sont à la fois provocateurs, énervés, déprimés, agités… ce qui ne correspond pas forcément à une maladie. En fait, cette nouvelle pathologie a été inventée pour diminuer les diagnostics de trouble bipolaire chez l'enfant qui se sont multipliés par 40 en dix ans aux Etats-Unis. Une fausse épidémie qui relève d'un scandale : en effet, le principal promoteur de ces troubles bipolaires avait juste oublié de signaler qu'il avait reçu 1,6 million de dollars du laboratoire qui commercialisait le médicament adéquat.

Le DSM est-il très suivi en France ?

Contrairement à ce qui est prétendu, il est très diffusé. Il est enseigné dans les facultés de médecine, la plupart des médecins sont formés à la psychiatrie par le Dsm, notamment les généralistes qui prescrivent 80 % des psychotropes en France et auxquels la Sécurité sociale envoie des résumés intitulés « La dépression en vingt minutes », entièrement calqués sur le DSM. Par ailleurs, quand l'Agence européenne du médicament donne une autorisation de mise sur le marché pour un antidépresseur, elle le fait sur la base d'études cliniques élaborées sur les critères du DSM. De même, pour faire carrière dans la psychiatrie, il faut publier dans les revues spécialisées qui ont toutes en référence cet ouvrage. Le DSM a envahi champ de la psychiatrie française. Heureusement, les psychiatres résistent un peu. Il ne s'agit pas d'une réaction anti-américaine comme on le dit souvent, mais d'un vrai problème de santé publique.

Comment ont réagi les psychiatres américains ?

Depuis peu, il y a une levée de boucliers. Avant, seuls les psychologues et les travailleurs sociaux s'élevaient contre le DSM. Aujourd'hui, les psychiatres s'y mettent, c'est nouveau. En France, l'objectif est qu'il soit de moins en moins enseigné dans les facultés de médecine et de psychologie. Il faut que les futurs médecins puissent conserver leur qualité d'empathie, qu'ils puissent continuer à écouter les gens pour surseoir éventuellement à la surmédication. Nous voudrions aussi que la prochaine classification de l'Oms sur les maladies mentales, en 2015, soit détachée du DSM-5.

 

Vos commentaires

Il faut noter qu'au départ la psychiatrie n'était pas prise au sérieux, et était à peine considérée comme une branche de la médecine. On administrait de l'héroïne aux patients et autres produits dangereux car on ne se souciait pas des effets secondaires. Évidemment aujourd'hui les choses ont bien changé. Les industriels ont compris l'intérêt de manufacturer des médicaments car les malades psy sont très dépendants de ce type de traitements ; par ailleurs, ces médicaments sont généralement administrés sur le long cours, en "entretien", pour aider le patient à faire face mais bien sûr sans corriger le fond du problème (médecine palliative seulement).

Concernant le DSM proprement dit, chaque parution génère des réactions très vives semble t-il, que ce soit par ses détracteurs (comme c'est le cas ici) ou par ses laudateurs (par exemple : http://tonpsy.fr/dsm-le-manuel-a-aboli-les-personnes-trans-comme-malades... ). Dans le cas présent il s'agit clairement d'une instrumentalisation à des fins de business, qui en tant que telle doit être dénoncée !

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