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La Grèce face à une crise sanitaire sans précédent

Anne-Marie Thomazeau
©ANGELOS TZORTZINIS/The New York Times-REDUX-REA

Dimanche 25 janvier se sont déroulées les élections législatives en Grèce. La nouvelle majorité de gauche a du pain sur la planche. A cause des plans d'austérité, le pays connaît une crise sanitaire tragique.

En Grèce, les mesures draconiennes et les coupes dans le budget de la santé ont eu des conséquentes immédiates sur la vie des gens. Les hôpitaux ne peuvent plus acheter de médicaments (insuline, anticancéreux) ou de matériel médical (pansements, compresses) et font appel aux dons. Un forfait hospitalier de 5 euros a été mis en place pour les consultations médicales, et tous les examens complémentaires (biologie, radiologie) sont payants. Pour la part qui est encore prise en charge, les délais de remboursement peuvent atteindre un an. Comment alors se soigner lorsqu’on est retraité, avec une pension moyenne de 350 euros ?
« Le système de santé grec avait des failles, aujourd’hui la situation est inimaginable», témoigne Nathalie Simonnot, responsable du réseau international de Médecins du monde.
La Grèce a été l’un des premiers pays touchés par la crise. Le 23 avril 2010, elle demande de l’aide à l’Union européenne et au Fmi. Elle obtient, le 2 mai, 110 milliards d’euros sur trois ans, mais en contrepartie, elle doit accepter un vaste plan d’ajustement structurel, qui s’accompagne de coupes dans toutes les dépenses publiques. Le budget de la santé est diminué de 40 %, 2 000 lits sont supprimés dans les hôpitaux publics, un système de ticket modérateur est institué. En 2011, les retraites supérieures à 1 200 euros sont réduites de 20 %, la taxe sur le fioul augmente, la Tva passe de 13 à 23 %, des milliers de postes de fonctionnaires sont supprimés, les salaires de ceux qui restent sont diminués de 20 %.

Pour les chômeurs, la situation est intenable. L’allocation de 400 euros, la même pour tous, est supprimée au bout d’un an. Et depuis 2011 et la signature d’une nouvelle aide des institutions internationales, les Grecs en fin de droits doivent désormais assumer eux-mêmes leurs dépenses de santé. Près de la moitié des 1,2 million de chômeurs de longue durée sont sans assurance santé. « Pour les plus précaires, il n’est plus question d’austérité, mais de survie. Les Grecs ont peur d’aller à l’hôpital, car ils ne savent pas s’ils vont être soignés, ni avec quoi ? Ni combien cela va leur coûter... », déplore Nathalie Simonnot.

Certains témoignages, largement repris par la presse, font état de personnes qui se seraient inoculé le virus du sida pour toucher les 600 euros d’allocations réservées aux personnes contaminées. « Nous n’avons pas de preuve. Nous pensons qu’il s’agit seulement d’une rumeur, mais cela témoigne de l’ambiance délétère dans le pays. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les chiffres des nouvelles contaminations ont explosé, avec une augmentation de 54 % entre 2010 et 2011 (922 nouveaux cas, contre 605), touchant principalement les toxicomanes », précise Nathalie Simonnot. Dans cette population à risques, le taux d’infections aurait été multiplié par 10. A la suite de coupes budgétaires, un tiers des programmes de prévention pour les toxicomanes (échange de seringues, méthadone, distribution de préservatifs…) ont été suspendus. Les associations d’aide aux drogués, comme Okana, ont vu leurs subventions réduites de 30 à 50 %…

Par ailleurs, dans les hôpitaux, les refus de soins se multiplient, et certains médecins témoignent de pratiques honteuses, comme dans cet hôpital qui a refusé de rendre un nouveau-né à sa mère tant qu’elle n’aurait pas réglé les 900 euros de son hospitalisation.
« Mais le problème de santé publique le plus grave concerne les vaccinations : un pack complet de vaccinations pour la petite enfance coûte 230 euros. Il n’est pas remboursé. Or, si on trouve toujours plus ou moins un médecin qui accepte de vous vacciner gratuitement, comment payer les vaccins? Les enfants des familles modestes ne sont plus vaccinés. De fait, ils ne sont pas non plus acceptés à l’école. »

Les centres de santé de Médecins du monde en Grèce ont reçu 30 000 personnes en 2012. C’est 30 % de plus qu’en 2011. Et si les familles viennent essentiellement pour les soins, de plus en plus d’enfants sous-alimentés reçoivent des produits nutritionnels enrichis. Les Grecs sont aujourd’hui des milliers à s’exiler. Parmi eux, beaucoup de médecins. Et des agences de chasseurs de têtes leur proposent des emplois en Allemagne, aux Etats-Unis, mais aussi en France. 5 000 médecins seraient déjà partis en moins de trois ans.
Tous les ingrédients d’une vaste crise sanitaire sont maintenant réunis.

« La situation est catastrophique »

Des centaines de milliers de Grecs au chômage n’ont plus de Sécurité sociale. Un réseau de médecins se mobilise. Témoignage de Theodoris Zdoukos, médecin responsable du dispensaire social solidaire de Thessalonique.

Dans tout le pays, des médecins bénévoles ont mis en place des dispensaires sociaux, d’abord pour soigner les gens, bien sûr, mais aussi pour mobiliser la population autour d’un projet de société dans lequel la santé serait en accès gratuit et universel. Actuellement, on compte une trentaine de dispensaires. Officiellement, 30 % des Grecs n’ont plus de couverture sociale et doivent payer intégralement tous leurs frais de santé. Nous estimons aujourd’hui que le chiffre réel est plus proche des 40 %. En décembre 2011, après le mémorandum de l’Union européenne, les personnes sans sécurité sociale ont été exclues du système de santé et se sont trouvées dans l’impossibilité de recourir à un médecin. Désormais, au-delà d’une année de chômage, on n’est plus assuré en Grèce. La situation est catastrophique.
La «troïka» a imposé des mesures draconiennes de restriction des budgets publics. Avant la mise en place des politiques d’austérité, la sécurité sociale grecque possédait 23 caisses. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’une seule, qui reçoit en financement seulement la moitié des ressources d’une seule des caisses antérieures. Avec l’explosion du chômage, le travail au noir, les cotisations sociales se sont effondrées. Et à la suite de la restructuration de la dette en février 2012, les caisses d’assurance-maladie ont perdu leurs liquidités, mais aussi leur patrimoine. Elles ont dû opérer des coupes drastiques pour la santé, mais aussi pour les retraites. Dans les hôpitaux, la dégradation est affolante. Même les cas graves ne sont plus pris en charge.
La Grèce est l’exemple le plus flagrant de la stratégie menée au niveau européen depuis les années 1990 en matière de privatisation de la santé afin de casser l’Etat social. Elle a été la première victime de ces politiques néolibérales. Sous prétexte de la crise ou de dette, on fait intégrer aux Européens l’idée que la santé gratuite et publique, c’est terminé.

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