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École

La médecine scolaire va-t-elle disparaître ?

Anne-Marie Thomazeau
Médecine scolaire
© Nicolas TAVERNIER/REA

En France, 12 millions d’enfants et d’ados sont scolarisés. Qui mieux que la médecine scolaire peut détecter leurs problèmes de santé et accompagner ceux qui sont malades dans leur vie scolaire ? Or, ces dernières années, le manque de personnel, de moyens, d’organisation et de volonté politique met en péril cette institution unique en son genre.

La médecine scolaire a été créée après la Seconde Guerre mondiale pour lutter contre la malnutrition et la tuberculose. Une ordonnance de 1945 confie aux services d’hygiène scolaires le soin d’organiser une visite médicale obligatoire pour les enfants de 6 ans (le « bilan de six ans ») et un suivi sanitaire tout au long de la scolarité. Aujourd’hui, chaque établissement scolaire, de la maternelle au lycée, est rattaché à une équipe constituée de médecins, d’infirmières, de secrétaires médico-scolaires et d’assistantes sociales qui dépend du ministère de l’Education nationale et intervient dans plusieurs établissements. Comme tous les professionnels de la santé, ils sont tenus au secret médical.

Des missions en augmentation…

Outre le bilan de six ans, la médecine scolaire participe au repérage des élèves en difficulté, souffrant de troubles visuels, auditifs, de langage ou d’apprentissage. Elle organise des actions de prévention et d’éducation à la santé sur des thèmes divers : hygiène bucco-dentaire, équilibre alimentaire, puberté, sexualité, tabagisme, alcool, drogues, ou encore troubles de l’audition liés au port du casque. Elle forme aussi les enseignants, entre autres, aux gestes de premiers secours, et signale les enfants en danger de maltraitance. Elle assure également les visites d’aptitude des élèves en filière professionnelle qui travaillent sur des machines potentiellement dangereuses. En cas d’événements graves ou traumatisants (épidémies, alertes de santé publique, accidents, par exemple), elle organise, très logiquement, les dispositifs d’intervention adaptés.

L’intégration des enfants handicapés ou malades chroniques est une tâche essentielle pour le médecin de l’Education nationale. Celui-ci met en œuvre, en concertation avec les Maisons départementales des personnes handicapées (Mdph), le projet personnalisé de scolarisation (Pps) pour les enfants handicapés, propose le recours à une auxiliaire de vie scolaire (Avs) ou à des aménagements pédagogiques adaptés. Il est aussi chargé des plans d’accueil individualisés (Pai), protocoles de prise en charge des enfants souffrant des troubles de santé (diabète, asthme…) nécessitant l’administration de médicaments pendant le temps scolaire, le suivi des intolérances alimentaires et l’aménagement éventuel de la scolarité pour les élèves devant suivre des cours pendant une hospitalisation.
Si on ne peut que se féliciter de la meilleure intégration scolaire des élèves handicapés ou malades, il faut toutefois préciser que les moyens des équipes de santé scolaires n’ont pas augmenté en même temps que leurs missions se diversifiaient. Certaines de leurs tâches, en particulier le bilan de six ans (voir encadré ci-contre), en pâtissent.

… et une pénurie de médecins

Il y avait 1 659 postes de médecins en 2006 pour 12 millions d’élèves, et 1 491 en 2011. Dans le même temps, certes, le nombre d’infirmières scolaires a augmenté, passant de 6 421 à 7 545, mais l’avenir est très préoccupant : 32 % des infirmières et 42 % des médecins devraient partir à la retraite d’ici à 2017.
Par ailleurs, les inégalités territoriales sont importantes. Si la moyenne est d’un médecin pour 8 000 élèves – on estime que dans l’idéal il en faudrait un pour 5 000 élèves et, en zone d’éducation prioritaire, 1 pour 3 000 –, on observe dans certaines académies des rapports de 1 pour 10 000 et, même, de 1 pour plus de 15 000 dans des départements comme la Mayenne, l’Ardèche ou l’Indre.
« Alors qu’ils sont jugés passionnants par les professionnels rencontrés, les métiers de la médecine scolaire ne sont pas attractifs, comme en témoigne le rendement très médiocre du concours de recrutement de médecins de l’Education nationale », déplore la Cour des comptes. En 2010, l’ordre des médecins a enregistré seulement 3 nouveaux médecins scolaires, contre 90 en 1999. Les données indiquent une diminution de 169 équivalents temps plein entre 2006 et 2011.

Pourtant, le métier pourrait intéresser les jeunes médecins cherchant à travailler en réseau dans un cadre collectif et dans des conditions leur permettant de mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle. Principal écueil : des salaires très bas qui découragent les vocations. Et si la profession a connu, en juillet 2012, une revalorisation, les rémunérations restent largement inférieures à celles des autres intervenants en santé publique, comme les médecins de Pmi ou du travail. Un médecin scolaire gagne trois fois moins qu’un généraliste libéral : 2 000 euros pour un débutant… après huit ans d’études. Mais si la question du salaire a son importance, d’autres facteurs, comme la reconnaissance professionnelle, les conditions de travail et le déroulé de carrière, entrent en ligne de compte. Pour Didier Migaud, président de la Cour des comptes, « ne rien faire, ce serait programmer l’asphyxie et la mort lente d’un dispositif que pourtant – une fois n’est pas coutume – les pays scandinaves eux-mêmes nous envient ».

 

Point de vue

« Nous ne pouvons plus assurer nos missions »

Patricia Colson, secrétaire générale du Snamspen-Ucmsf*.
« La médecine scolaire est un joyau que nous laissons se ternir. Nous, médecins scolaires, sommes pourtant reconnus pour notre expertise sur les troubles de l’apprentissage, les troubles du comportement et l’aide à la parentalité. Nous sommes aussi beaucoup sollicités par les parents des enfants présentant un handicap, ainsi que par les enseignants qui accueillent ces élèves et qui n’ont pas été formés pour cela. Nous avons un rôle de formation et de conseil technique très important. Faute de temps, nous gérons l’urgence et nous nous concentrons plus, c’est vrai, sur les enfants qui vont mal que sur le bilan de six ans des enfants qui vont bien. Selon les textes, quatre visites médicales sont obligatoires au cours de la scolarité. Nous en sommes loin. Nous demandons aujourd’hui au ministère qu’il organise une campagne de recrutement de médecins, une vraie politique salariale, et qu’il assure les conditions d’un bon exercice de la médecine, avec des lieux décents et bien identifiés pour recevoir les familles et les enfants. Nous demandons également un vrai partenariat avec le ministère de la Santé afin d’exploiter nos données épidémiologiques et contribuer à l’orientation des politiques publiques de santé. Experts de la santé de l’enfant et de l’adolescent, nous ne pouvons plus, à cause de la dégradation de nos conditions de travail, assurer comme avant nos missions. L’urgence est au recrutement de médecins pour ce métier passionnant, ce n’est pas impossible ou utopique, si on met en face le salaire qui correspond à l’expertise ! Il est regrettable que notre ministère refuse de voir l’urgence de la situation, qui devient invivable pour ceux qui restent, et nous craignons le départ prochain de nombreux médecins qui se refusent d’exercer dans de telles conditions. »

* Syndicat national autonome des médecins de santé publique de l’Education nationale-Union confédérale des médecins salariés de France.

 

Le bilan de six ans
Le nombre de « bilans de six ans » réalisés ne cesse de baisser. En 2003, 88 % des élèves l’avaient passé, 65 % en 2008, un sur deux aujourd’hui, avec de fortes inégalités territoriales : selon les académies,
le taux varie de 25 à 90 %. Le manque de médecins, l’augmentation de leurs tâches rendent de plus en plus compliquée sa réalisation. Or ce bilan permet pourtant d’identifier des problèmes d’audition,
de vision et de vaccination chez environ 50 % des enfants qui y sont soumis.

37 euros par élève
37 euros par an, c’est ce que dépense l’Etat pour la santé d’un élève. La Cour des comptes s’interroge sur « la modestie de la dotation budgétaire dont ce secteur d’activité fait l’objet, au regard de l’importance de ses missions ». Il s’agit de 0,7 % des 60,5 milliards d’euros consacrés au budget du ministère de l’Education nationale. Ces montants intègrent les salaires, les remboursements des frais de déplacement, les subventions à certaines villes qui prennent en charge, de façon autonome, la mission
de santé scolaire comme Antibes, Bordeaux, Cannes, Grenoble, Lille, Lyon, Nantes, Nice, Paris, Saint-Quentin, Strasbourg et Villeurbanne.

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