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Sécurité sociale

« Que va devenir notre Sécu si plus personne ne la défend ? »

Anne-Marie Thomazeau

Frédéric Pierru, sociologue, est un spécialiste du système de soins. Avec la généralisation de la complémentaire santé à tous les salariés, il exprime ses inquiétudes pour notre Sécurité Sociale.

 

Que pensez vous de la mise en place d'une complémentaire santé pour tous les salariés ?

Il s'agit d'un accord, l'Ani (Accord national interprofessionnel) qui s'est décidé sous la forme d'un échange entre un gouvernement désirant assouplir les règles du marché du travail et les syndicats souhaitant reconquérir un pouvoir sur le système de soins. Il y a quelques années, les syndicats ont été exclu de la gestion de l'assurance maladie, ils en retrouvent aujourd'hui la maitrise par le biais des complémentaires santé en entreprise. Ce nouveau dispositif m'inquiète beaucoup pour l'avenir de notre Sécurité Sociale.

Pourquoi ?

Parce que nous assistons au basculement d'une prise en charge publique de notre système de santé vers une gestion par des opérateurs privés. Les remboursements de la Sécurité Sociale se recentrent de plus en plus sur les gros risques (frais hospitaliers et affections de longue durée couvertes à 100 %). Ceux qui concernent des soins courants (la Sécu ne rembourse plus qu'à 55 % la médecine de ville) sont reportés vers les complémentaires.

Cela risque d'être pire encore demain, en période d'austérité où les budgets sont à la rigueur et où on ne parle plus que de réduire les déficits publics.

En 20 ans, nous sommes passés à bas bruit d'une sécurité sociale universelle à un système à plusieurs étages (Sécu de base, complémentaires santé) qui risque de se fractionner plus encore avec l'apparition de surcomplémentaires pour les plus riches. Les inégalités vont se creuser entre les salariés des PME qui risquent d'avoir des contrats bas de gamme et ceux de grosses entreprises

Et pour ceux qui ne peuvent pas avoir de complémentaires ?

C'est bien tout l'effet pervers de l'ANI. Toute une population, salariée, active, bien intégrée avec des problèmes de santé moindres va être mutualisée tandis que les personnes hors du marché du travail (jeunes, chômeurs, personnes âgées), plus précaires, plus fragilisées, plus malades, risquent de voir leurs primes exploser. Pour eux, on empile des dispositifs d'aide à la mutualisation : Cmu-C, aide à la complémentaire santé et bientôt prime de mutualisation pour les retraités. Nous mettons des rustines sur un système qui fuit de partout. Nous créons des usine à gaz inégalitaires et inneficientes mais surtout, les fonds public sont transférés à bas bruit de la Sécurité Sociale vers le secteur privé. D'un côté, la Sécu se désengage, de l'autre l'Etat aide à l'accès à une complémentaire santé. C'est bien la folie du dispositif.

On s'éloigne de notre modèle social à la Française ?

Il semble y avoir une résignation de notre classe politique et un consensus tacite selon lequel la Sécu est un poids, qu'elle coûte cher, qu'il faut alléger le coût du travail et les cotisations. Nous basculons vers un système à l'américaine, avec un Médicaid pour les plus pauvres et des assurances privées pour les plus riches, un dispositif dont Obama a tenté de sortir car il est injuste et coûteux. Ce modèle existe aussi aux Pays bas où l'assurance maladie est gérée par des assurances privées en concurrence entre elles. Et cela ne marche pas. L'évolution que nous vivons est honteuse.

Que préconisez vous ?

A l'origine, la Sécurité Sociale est un immense projet politique de cohésion nationale : solidarité des riches vers les pauvres, des biens portants vers les malades. Dans un monde du chacun pour soi, les Français comprennent de moins en moins l'enjeu de l'universalité. Il n'y a plus personne aujourd'hui pour se battre pour l'Assurance Maladie. Les derniers grandes manifestations qui ont eu lieu datent de 20 ans, contre le Plan Juppé en 1995. Que va devenir notre Sécu si elle n'est plus défendue par personne ? Avec des chercheurs, des professionnels de santé, des associations de malades nous avons lancé une «charte pour une santé solidaire» et une pétition en ligne. Nous essayons de fédérer les forces qui contestent encore et se battent pour revendiquer que la santé est et doit rester un bien public.

BIO

Frédéric Pierru

est sociologue et docteur en sciences politiques. Chargé de recherche au CNRS et au CERAPS : Université Lille 2

L’hôpital en sursis. Idées reçues sur le système hospitalier, Paris, Editions du Cavalier Bleu, coll. « Grand angle », 2012. (avec Bernard Granger),

L’hôpital en réanimation : Le Croquant, coll. Savoir/Agir, 2011.

Manifeste pour une santé solidaire et égalitaire, Odile Jacob, 2011 (avec André Grimaldi, Didier Tabuteau, François Bourdillon, Olivier Lyon-Caen),

Hippocrate malade de ses réformes, Editions du Croquant, 2007.

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